Marc Sylvain, la vitrogravure

vitrogravure

Voilà bientôt quinze ans qu’est disparu sans tambours ni trompettes, un maudit bon artiste, mon ami Marc Sylvain.

Il était très populaire parmi la faune bigarrée et éclectique du Village d’avant le Sida, malgré que peu soupçonnaient qu’il était aussi un artiste accompli de grand talent. Marc Sylvain était une des rares personnes qui savait de quoi il parlait quand il s’agissait de peinture. Quoique l’estampe ne représente qu’une partie de son travail car il a touché à tout, la peinture, la sculpture, vidéo, musique et j’en oublie sûrement. Je m’attarderai toutefois sur son oeuvre seulement.

Son oeuvre gravée représente une sorte de charnière entre l’estampe traditionnelle des gosseux de bois gravé et l’estampe contemporaine. Marc Sylvain a utilisé des éclats de verre, vitre, bouteilles, ampoules, etc. pour servir de matrice pour imprimer ses estampes. Cette technique qu’il a inventé et breveté en 1974, s’appelle «vitrogravure». Par exemple, un miroir est éclaté par un seul et unique geste de l’artiste. L’action même du geste créateur de l’artiste est ramené à sa plus fondamentale expression. Un coup sur la vitre et cette trace devient oeuvre, l’expression minimaliste par excellence. Les éclats de vitre sont figés et enduits d’encre ou peinture à l’huile, (exactement comme pour la xylographie), et le tout est imprimé selon la méthodologie de l’estampe traditionnelle, une collagraphie en quelque sorte. Certaines, de grand format assemblées de polyptyque, donnaient un effet monumental. En enduisant la vitre de différentes couleurs à chaque passage d’impression, l’oeuvre devenait ainsi une suite chromatique et chronologique. Aussi je me rappelle la découverte d’une vitre de porte de salon antique gravée à l’acide par un artisan inconnu qu’il avait réimprimée, tout comme on l’aurait fait avec une eau forte. Ici l’artiste a détourné un travail artisanal et l’a sacralisé en objet d’Art d’art. Une fois les impressions terminées, la matrice de l’oeuvre devenait à son tour un bas-relief .

Le geste de l’artiste, figé dans le miroir éclaté, monté sur canevas, nous renvoie l’image du regardeur en train de se regarder regardant, le voyeur surpris dans son voyeurisme. Une manière originale et unique qui nous ramène instantanément au fameux tableau des «Las Meninas» de Vélasquez . On retrouve les estampes de Marc Sylvain dans plusieurs collections d’État et privées autant en Amérique qu’en Europe et en Asie. Il a aussi créé des oeuvres à caractère architectural qui s’inséraient dans des espaces, comme les locaux d’ «Action directe», entre autres, où il avait créé un plancher en céramique absolument surréalisant.

Estampes versus affiches

Je voudrais vous entretenir ici d’un sujet qui porte très souvent à controverse, l’oeuvre imprimée. Une estampe est une oeuvre multiple généralement imprimée sur papier. Peu coûteuse, elle est à la portée d’un public beaucoup plus large que celui de la peinture. Plusieurs artistes qui s’y adonnent ont acquis une notoriété internationale. Aujourd’hui on produit beaucoup d’estampes. Mais beaucoup sont des simples affiches qui prétendent être des estampes mais qui n’en sont pas. Une estampe est appelée originale si l’artiste a produit une oeuvre conçue précisément pour être imprimée. Quoique l’artiste n’imprime pas toujours lui-même l’édition de l’oeuvre, celle-ci a toujours été toujours créée dans le but d’être reproduite, ce type d’oeuvre s’appelle un bon-à-tirer. Par exemple l’artiste se rend à l’atelier d’un graveur et trace un dessin sur une pierre lithographique qui sera ensuite imprimée par les soins d’un maître graveur. Une photographie d’une peinture reproduite mécaniquement n’est pas une estampe originale, c’est une affiche. Une reproduction photomécanique d’une oeuvre d’art ne prendra généralement jamais de valeur. Même si elle est numérotée et signée de la main de l’artiste. Même si le papier est de très grande qualité. Même superbement encadrée cela demeure une affiche. Si on vous affirme que vous êtes en présence d’une estampe originale, observez bien celle-ci à la loupe. Si vous percevez une trame, des petits points composant l’image, sachez que celle-ci a presque certainement été reproduite mécaniquement à la photo lithographie ou numérisée. Je n’attaque pas ici les marchands qui vendent des multiples. Il y en a beaucoup qui sont honnêtes et beaucoup qui sont ignorants. Il y en a quelques-uns qui profitent de la naïveté des gens. Pour en savoir plus, vous pouvez vous informer au RAVV : www.raav.org

Docteur Duceppe

Vitrogravure – 1973

Marc Sylvain (1948-1998)

48 » x 42 »

Photo: Jean Chaîney