Eva Tanguay, la reine du vaudeville

Au sommet de sa gloire, au début du XXe siècle, elle aurait gagné jusqu’à 3 500 $ par semaine. Une somme fabuleuse, si l’on songe que le salaire d’un ouvrier qualifié était alors d’environ 10 $ par semaine. Elle était reconnue pour son humour écervelé, ses accoutrements farfelus, et ses coiffures extravagantes. Les titres de ses chansons les plus populaires en disent long sur son audace : I Want Someone to Go Wild With Me (je veux quelqu’un qui soit sauvage avec moi), It’s All Been Done Before But Not the Way I Do It (tout a déjà été fait mais pas à ma façon), et sa plus célèbre, la seule qui aurait été endisquée, I Don’t Care (je m’en fiche). En 1908, pour sa personnification de Salomé, elle avait déclaré que son costume consistait en 2 perles. Les censeurs s’arrachaient les cheveux tandis que les guichets battaient des records. Elle s’est confectionné une fois un costume avec des billets de monnaie, une autre fois avec des pièces de 10 sous à l’effigie de Lincoln. En 1910, elle disait que son succès reposait entièrement sur sa personnalité et qu’elle exploitait celle-ci au maximum. [New York Times, 12 janvier 1947].

Une famille qui voyage

On doit corriger ici une fausseté véhiculé dans certains articles qui lui sont consacrés. Son père était effectivement médecin comme le recensement de 1871 le confirme mais il n’est pas né à Paris en France, mais bel et bien à St-Hyacinthe en 1838. Son propre père était cultivateur. En fait, il a les mêmes ancêtres que Céline Dion, la mère de Céline étant une Tanguay et la mère d’Octave, une Dion. Vous pouvez voir les informations généalogiques à la fin de cet article.

Tanguay-Eva-1Hélène Eva Tanguay, fille de Jos. Octave Tanguay et de Marie Adèle Pageau, est née le 1er août 1878 et baptisée le 25 mars 1880 à St-Michel, Sherbrooke. Le père est absent. C’est assez étonnant de constater que le baptême a lieu plus de 17 mois après sa naissance. L’acte de baptême ne donne pas son lieu de naissance. Jacques Robert (voir les références à la fin de l’article) affirme qu’elle est née à Marbleton, petit village de l’Estrie à une quarantaine de kilomètres de Sherbrooke.

On pourrait croire que le Docteur Tanguay était un médecin itinérant. À travers les informations des registres, on retrouve la famille en 1861 à Keeseville, NY (information à corroborer), dans la région de Sherbrooke en 1868, à St-Hyacinthe en 1871, en 1873-1874 à Coaticook, comté Stanstead. La famille se serait établie à Holyoke, Massachusetts, ville qui avait une forte population canadienne-française, entre 1882 et 1884. Le Docteur Octave Tanguay serait décédé le 6 septembre 1886 à Holyoke. Éva avait alors 8 ans.

Une carrière et une vie mouvementées

Selon l’Internet Broadway Database, la première performance d’Éva Tanguay serait avec The Engineer d’Eugene Bertram et Bassett Willard le 18 août 1895. Elle vient juste de fêter ses 17 ans. On la retrouve en 1901 dans My Lady, en 1902 dans The Chaperon produit par Frank L. Perley, en 1903 dans The Office Boy, en 1905 dans The Sambo Girl qu’elle produit puis en 1909 dans Ziegfeld Follies 1909, en remplacement.

Dans sa production The Sambo Girl au Nesbitt Theatre, Le New York Times salue cette production hilarante du début à la fin et musicalement intéressante [New York Times, 6 septembre 1904].

On ne peut pas dire qu’elle n’avait pas de caractère. Éva Tanguay annule son engagement de 2 semaines pour le Keith Show au Marylin Theatre de Baltimore car elle trouve que le nom de ses deux rivales, Rock et Fulton, sont trop en évidence sur l’affiche [New York Times, 21 avril 1908].

En 1910, à Louiseville, Kentuky, au McCauley’ Theatre, elle se fait arrêter sur une plainte d’un jeune employé, Clarence Hess. Comme elle doit payer une caution de 200 $, elle lance une liasse de billets et déclare en pleurant : Prenez tout et laissez-moi partir, c’est mon heure de dîner. Finalement on la relâche avec promesse de comparaître le lendemain. Pendant ce temps ledit Hess remplit dépose une demande de poursuite de 1 999, 99 $ pour dommages moraux et physiques. L’altercation s’est produite la veille au théâtre lorsque Hess, qui accompagnait le propriétaire George Rough, ne s’est pas tassé à temps alors qu’Éva Tanguay courrait vers sa loge. Une échauffourée éclate, Hess tombe dans les escaliers tandis qu’Éva Tanguay agite une épingle à chapeau. Elle est condamnée à 40 $ d’amende pour avoir infligé des blessures à l’abdomen à Hess avec son épingle [New York Times, 2 et 4 mars 1910].

On lui connaît un seul voyage en Europe. Éva Tanguay revient de Londres sur le Kronprinz Wilhelm de la North German Lloyd après avoir reçu un télégramme annonçant supposément que sa sœur, Madame Gilbert de New Haven était gravement malade. Le 1er juillet, elle partait sur le Baltic du White Star avec, selon ses dires, 2 ans de contrat pour le vaudeville. Elle trouve Londres supérieure à New York [New York Times, 26 juillet 1911]. Partie le 1er, revenue le 26, incluant le voyage aller-retour en paquebot, son séjour à Londres aura été plutôt court.

Après plusieurs années de vaudeville, elle tient la vedette en 1912 dans une comédie musicale, The Sun Dodgers, d’Edward Smith, E. Ray Goetz et A. Baldwin Sloane. La pièce est jouée au Harmanus Bleecker Theatre d’Albany, N.Y. [New York Times, 19 octobre 1912].

En 1913, elle porte plainte contre un certain William J. Trahey, charpentier, qui lui aurait envoyé des lettres de menace. Quelques années auparavant, elle avait reçu une lettre de lui dans laquelle il affirmait être astrologue et lui disait qu’elle était la fille du soleil. Elle lui répond en lui envoyant un billet de un dollar pour une lecture complète. Il lui répond alors que les astres avaient décidé qu’elle serait sa femme. Quelques jours avant la plainte, elle reçoit une lettre du même type lui affirmant qu’elle lui devait 100 $ qu’elle devait lui rembourser si elle ne voulait pas d’ennuis. Son avocat s’est occupé du reste [New York Times, 13 janvier 1913].

Dans le Cyclonic Vaudeville présenté au Park Theatre, elle chante une chanson aux allures autobiographiques dans laquelle elle affirme ne savoir ni chanter, ni acter. Dans un second acte, elle apparaît dans une version personnelle de la danse de Salomé [New York Times, 25 mars 1913].

À Montréal

Dans un reportage, on dit qu’elle ne s’est jamais produite au Québec. C’est faux. La Presse du 8 juin 1909 relate «l’accueil sympathique, enthousiaste, délirant» qu’avait eu la veille Eva Tanguay au Théâtre Bennett’s. Elle se produit toute la semaine à cet endroit. En 1922, un journal annonce qu’Éva Tanguay doit jouer au Allen Theatre la semaine suivante. Le journaliste, enthousiaste, dit d’elle que c’est un génie. Il l’a déjà vue en spectacle à San Francisco, à Chicago et à New York [The Axe, 7 juillet 1922]. La Presse en rajoute le lendemain : « Éva Tanguay, la fameuse artiste de comédie et de vaudeville, sera au Allen avec sa troupe, la semaine prochaine, à commencer de dimanche en matinée. Éva Tanguay et sa troupe joueront une charmante revuette dans laquelle les artistes sont au mieux. L’artiste Éva Tanguay a des méthodes à elle, un style inimitable et ses manières sont irrésistibles tant elle provoque ce qu’elle danse, chante, parle même, elle fait tordre le public car elle a des ressources à l’infini. Il en coûte cher à la direction pour amener une telle artiste à Montréal en saison d’été. Chaque fois qu’elle est venue, elle était seule ou avec un autre artiste. Cette fois elle a une troupe choisie avec elle. Le programme est complètement nouveau pour Montréal. Pendant sa tournée actuelle, Éva Tanguay a obtenu partout un succès extraordinaire qui va se continuer ici. On donnera aussi une vue : The Song of Life.  »

De brefs mariages

Le 24 novembre 1913, elle se marie une première fois à Ann Harbour, Michigan, avec John W. Ford, un danseur de sa troupe, à la grande surprise de son gérant [New York Times, 25 novembre 1913]. La veille de Noël de l’année suivante, de l’hôtel Cumberland, elle annonce qu’elle est désormais séparée de son mari et qu’il n’est plus le bienvenu dans l’hôtel [New York Times, 25 décembre 1914]. Le 19 décembre 1917, elle obtient son divorce à Chicago [New York Times, 20 décembre 1917].

Un second mariage avec le pianiste hongrois Alexander Booke tourne court. Mariés le 22 juillet à Santa Ana, Californie, ils vivent séparés depuis le 28 septembre. Elle déclare que son mari vit sous 2 autres noms, Allen Parado et Chandas Ksiaziewicz. Elle obtient l’annulation du mariage le 21 octobre [New York Times, 27 juillet, 9 et 22 octobre 1927].

Fan de baseball

Fan de baseball, elle lance le projet d’une ligue sur le concept du vaudeville, avec deux joutes dans la même journée pour le prix d’une. Elle croit aussi que les joutes nocturnes seront populaires dans les années à venir [New York Times, 14 mai 1915].

En 1916, elle délaisse le vaudeville pour signer un contrat avec A.H. et L. Pineus, directeurs du Times Producing Corporation, dans une comédie musicale, The Girl Who Smiles. Elle sera en tournée toute la saison et jouera dans une autre comédie à l’automne au Longacre [New York Times, 26 janvier 1916].

En 1918, elle est de retour au Palace Theater pour chanter dans The Weaker One d’Ethellyn Brewer De Foe [New York Times, 5 mars 1918].

En 1924, le département de publicité de Keith annonce le retour en pleine forme d’Éva Tanguay au Palace [New York Times, 15 janvier 1924]. La même année, on apprend que son œil droit est presqu’aveugle, due à la cataracte. Elle est établie alors à Los Angeles [New York Times, 24 septembre 1924].

Une santé fragile

Plusieurs ennuis de santé vont s’accumuler au fil des ans. En 1907, elle doit annuler ses engagements avec le Temple Theatre de Detroit afin de subir à New York une opération de la gorge [New York Times, 27 novembre 1907].

Sa santé semble vraiment commencer à décliner fin 1924. En décembre, elle doit annuler des spectacles due à une vilaine grippe. En mai 1925, elle doit encore annuler des spectacles à cause de sa santé déficiente. Ce serait un abcès à la gorge [New York Times, 24, 26 décembre 1924, 30 et 31 mai 1925].

En 1926, elle est de nouveau au Palace. Elle chante avec un singe sur ses épaules et une robe faite de billets de monnaie [New York Times, 27 avril 1926].

En 1932, tout va mal pour Éva Tanguay. Elle fait face à l’éviction de son petit cottage d’Hollywood. Partiellement aveugle, elle est clouée au lit depuis mai. Faute d’argent, elle ne peut aller à l’hôpital et sa sœur, mariée à Walter Gifford, lui sert d’infirmière. Depuis quelques jours, on a pu lui trouver une infirmière de nuit, suite à une levée de fonds. Elle souffrirait d’une maladie cardiaque, de la maladie de Bright (insuffisance rénale) et de rhumatisme. Selon sa sœur, sa prodigalité envers ses amis, sa charité, le crash de 1929, la faillite de deux banques et le déclin du vaudeville ont eu raison de sa fortune. On craint alors pour sa vie. Quelques jours plus tard, on dit qu’elle n’est plus en danger. Mais elle fait une rechute quelques jours plus tard. Elle fait en plus une dépression nerveuse et se retrouve à Hot Springs, Arkansas, afin tenter de recouvrer la santé [New York Times, 27 août, 1er, 6, 8 septembre, 23 décembre 1932].

En février 1933, elle est en route pour Chicago dans l’espoir de relancer sa carrière. Avec humour, elle déclare que désormais, elle va chanter I Do Care. Rendu là elle se fait opérer pour sa cataracte et soigner son arthrite au Michael Reese Hospital. Elle se fait opérer à l’œil gauche l’année suivante [New York Times, 2 février, 20 mai 1933, 17 mars 1934].

Grâce à l’aide financière de ses amis, elle recouvre la santé. Elle décide de retourner à New York les visiter et croit sincèrement reprendre du service en septembre [New York Times, 5 mai 1934]. En mars 1935, elle ouvre une boutique de vêtements à Hollywood. [New York Times, 10 mars 1935].

En 1938, les médecins la croient à l’article de la mort. Elle reste sereine : Ma vie a été bien remplie. À ses amis qui pensent qu’il ne lui en reste plus que pour quelques heures, elle murmure : C’est correct. La fin doit arriver à tout le monde à un moment donné [New York Times, 11, 14 décembre 1938]. Ce n’est pas la fin mais elle ne recouvrera pas la santé. En 1942, alitée depuis 4 ans, elle reste optimiste face au journaliste du New York Times venu la visiter. Je vais aller mieux. Je pourrai marcher de nouveau, affirme-t-elle. Rien ne semble altérer sa bonne humeur, selon le journaliste [New York Times, 7 août 1942].

En 1943, elle poursuit Elza Schallert, journaliste, 2 autres personnes et une entreprise non identifiées pour 75 000 $ sous prétexte qu’ils détiendraient, entre autres, son manuscrit en vue d’écrire une histoire de sa vie, à l’écran ou à la radio. Elle réclame le matériel ou le montant indiqué dans la poursuite. [New York Times, 1er octobre 1943].

Éva Tanguay décède à Hollywood le 11 janvier 1947 à l’âge de 68 ans. Son caractère s’était assombri vers la fin de sa vie. À son dernier anniversaire, elle aurait murmuré : Ne viens pas. Éva Tanguay n’est pas là. Lui survivent sa sœur et deux nièces, Mesdames Charles Weekes et Lilian Collins de Los Angeles. Plus de 500 personnes, en majorité des femmes, assistèrent à ses funérailles, ce qui montre qu’on ne l’avait pas oubliée. Elle meurt sans testament avec des biens n’excédant pas 500 $ [New York Times, 12, 15, 23 janvier 1947].

Sa compagnie de production cinématographie n’a réalisé que deux films : Energetic Eva en 1916 et The Wild Girl en 1917. Il y aurait une copie de ce dernier film au Museum of Modern Art de New York. Son seul enregistrement, son grand succès I Don’t Care date de 1922.

En 1953, un film a été réalisé sur sa vie, The I Don’t Care Girl, le rôle d’Éva Tanguay est interprété par Mitzi Gaynor.

Quelques données généalogiques

Les parents d’Éva Tanguay, Joseph-Octave Tanguay, fils de Joseph et Eulalie Dion et Adèle Pageau, fille de Marcelin et Adèle Allard, se sont mariés le 1 décembre 1860 à la Cathédrale de St-Hyacinthe. Joseph Octave Tanguay est né le 26 et est baptisé le 27 août 1838 à Notre-Dame-du-Rosaire, St-Hyacinthe.

Au recensement 1871 dans la ville de St-Hyacinthe, on retrouve Octave Tanguay, 32 ans, médecin, Adèle Tanguay, 30 ans, Joseph Tanguay, fils, 9 ans, tous nés au Québec.

Les grands-parents paternels d’Éva Tanguay, Joseph Tanguay, cultivateur, fils de Michel Tanguay et Louise Létourneau, et Marie-Eulalie Yon, fille de Louis et de Marie-Barbe Plamondon, se sont mariés le 27 novembre 1837 à Notre-Dame-du-Rosaire, St-Hyacinthe. Les patronymes Yon et Dion (pour la plupart) dérivent de Guyon. Ils ont comme ancêtres Jean Guyon et Mathurine Robin mariés en 1615 à Mortagne, en France. Les Tanguay ont comme ancêtres Yves Tanguay et Marguerite Abgrall, de Ploudiry, Bretagne.

Pour les amateurs de généalogie, Céline Dion, Xavier Dolan et Éva Tanguay ont comme ancêtres commun Louis Guyon et Marie Gamache mariés à L’Islet en 1722. Et si vous remontez de 3 générations vous trouverez également les ancêtres de Camilla Paker-Bowles, d’Hillary Clinton et de votre serviteur.

Enfants de Joseph-Octave Tanguay et Adèle Pageau

[Les informations sur les naissances, mariages et décès aux États-Unis sont tirées du site geni.com, l’auteur de cet article n’a fait les vérifications que pour le Québec].

Joseph Adolphe Tanguay qui serait né le 1er novembre 1861 à Keeseville, NY. Toutefois, dans le recensement 1871, le couple n’a qu’un enfant, Joseph, 9 ans, né au Québec. Il aurait épousé Mathida Moll aux États-Unis.

Adolphe Etienne Tanguay, né le 4 juillet 1868, baptisé le 6 juillet 1868, décédé le 12, sépulture le 14 août 1868 à St-Michel, Sherbrooke.

Mark Tanguay (?) qui aurait marié Katie Costello, Margaret Grundy et Lizzy Parent aux États-Unis. 

Un enfant anonyme, mort-né, le 24, sépulture le 25 août 1873 à St-Edmond, Coaticook, comté Stanstead.

Blanche Agnès Tanguay, née le 7, baptisée le 18 juillet 1874 à Coaticook, comté Stanstead. Elle aurait épousé Elwin Tyler Howes, Howard Glanville et Walter Gifford aux États-Unis.

Hélène Eva Tanguay, fille de Jos. Octave Tanguay et de Marie Adèle Pageau, née le 1er août 1878 et baptisée le 25 mars 1880 à St-Michel, Sherbrooke. Le sujet du présent article.

Pour en savoir plus

Éva Tanguay, La Vamp de Broadway (notes sur son enfance)

Queen of Vaudeville: The Story of Eva Tanguay, by Andrew L. Erdman

Pour écouter I Don’t Care

Eva Tanguay Papers (The Henry Ford Foundation)

Pour la voir en action

Télé-Québec (extrait)

I Knew Her – A Short Film on Eva Tanguay

Autres

In search of Eva Tanguay, the first rock star (Slate, 2009)

Photos d’Éva Tanguay à la New York Public Library