Eugénie Verteuil et les débuts du théâtre professionnel

[Mise à jour le 10 septembre 2019]

Eugénie Verteuil, de son nom d’actrice, serait née le 20 avril 1883, si l’on se fie au Montréal Musical du 30 avril 1912. En effet, le 20 avril précédent, on avait fêté son 29e anniversaire de naissance au Nationoscope. En réalité, elle est née en 1881 comme on verra à la fin de l’article. On se perd en la voyant parfois nommée Ouellette, parfois Willett, avec variations orthographiques. En fait, quel que soit l’orthographe, ce sont des descendants de René Hoûalet qui a épousé Anne Rivet à Québec en 1666. En visitant la page consacrée aux Ouellet(te), vous découvrirez la fantaisie de leurs descendants lorsqu’il s’agit d’écrire leur nom. Au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, les inscriptions se faisant avec le nom à la naissance, elle est inscrite en tant qu’Eugénie Ouellette. 

En 1898, elle débute au théâtre des Variétés, puis elle se produit en concert à l’Eldorado et à la Renaissance. Pendant 4 ans, elle sera attachée au théâtre National aux côtés de Blanche de la Sablonnière [Le Panorama, janvier 1921].

Verteuil-Eugénie-1908-1En 1901, âgée de 20 ans, elle a déjà 3 ans de métier derrière la cravate. Elle a foulé les planches du Monument national, des Variétés, de l’El Dorado, de la Renaissance, du théâtre Delville et finalement du théâtre National français. Elle est à l’aise dans le drame, la chansonnette comique, l’opérette, souvent avec son camarade Villeray. Elle peut tenir le rôle de jeune première, de soubrette, de duègne [Le Courrier de Saint-Jean, 13 décembre 1901]

Une étrange affaire

La même année, elle est impliquée dans une étrange affaire. Isaac Cadieux (voir les notes à la fin de l’article), de Montréal, réclame l’habeas corpus contre elle. Celui-ci a été récemment nommé tuteur de sa petite-fille Pearl Rosenblatt. Le père de cette dernière, un millionnaire juif américain tomba amoureux et épousa Henriette Cadieux une dizaine d’années auparavant puis ils allèrent vivre à Hartford. À une date indéterminée, les parents renvoyèrent l’enfant à Montréal dans une famille dont on ignore le nom. Certains prétendirent qu’Eugénie Verteuil, qui est apparentée ou alliée, gardait l’enfant, ce que nie celle-ci par l’entremise de son avocat, Charlemagne Rodier. Le lendemain Me Rodier plaide que sa cliente étant mineure, la requête en habeas corpus aurait dû être faite contre son père. Eugénie Verteuil déclare que la jeune fille est en possession de son père et qu’il était disposé à la remettre. Le juge Pagnuelo ajourne alors la cause au lendemain attendu qu’il était inutile de continuer les procédures si M. Ouellette consentait à remettre la fille. [La Presse, 14 et 15 octobre 1901]. Le soir même, on remet à Isaac Cadieux la jeune fille, mettant ainsi fin aux procédures. Une certaine Pearl, fille de J.M. Rosenblat, de Montréal, épouse en 1909 le Dr Oscar Margolese à Winnipeg. Est-ce la même ? [Quebec Chronicle, 27 février 1909].

Séjour en France

Le 30 août 1904, La Presse nous apprend qu’Eugénie Verteuil part le soir même à Paris afin de perfectionner son art. Son séjour sera assez court car le 15 octobre elle est de retour à la demande de Cazeneuve [Le Soleil, 8 octobre 1904]. Elle doit refuser un engagement avec le comique français Polin pour revenir tenir le rôle-titre dans Madame Sans-Gêne, qui deviendra un de ses plus marquants. Durant son court séjour, elle aurait été reçue par nulle autre que Sarah Bernhardt [Radiomonde, 18 novembre 1939]. 

La brièveté de son séjour en France s’explique peut-être également par le commentaire d’un journaliste anonyme qui, pressant qu’on accorde une bourse à Antoinette Giroux, affirme savoir en connaissance cause que les portes du Conservatoire de Paris se ferment lorsqu’on atteint 21 ans [Le Panorama, février 1921].

En 1905, sa troupe se produit au Massachussett, soit un quart de siècle avant Jean Grimaldi.

À la radio, elle tient le rôle d’Athenis Lapierre dans C’est la vie, fait partie de la distribution de La Bergerie à Radio-Canada et CKAC. Elle est la grand-mère Marie Richard dans Vie de Famille de Deyglun, etc.

Est-elle mariée ?

Au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, lot M-02147, à part Eugénie Verteuil, il n’y a qu’une seule autre inscription, un certain Georges Ouellette, inhumé le 23 mai 1923. Dans l’annuaire Lovell de Montréal, à partir de 1913 elle se fait appeler Mrs Eugénie Verteuil et non plus Miss. Remarquons qu’elle est inscrite uniquement sous son nom d’actrice. Ce n’est qu’après 1935 que l’on trouve l’inscription : veuve de Georges. En 1940, on précise, veuve de Willett. Aurait-elle attendu plus d’une décennie avant de se déclarer veuve ? Je n’ai retrouvé aucune mention de son mariage, ni de son veuvage dans les journaux pas plus que dans le BMS 2000. Dans sa propre notice nécrologique dans La Presse, elle est nommée Mlle Eugénie Verteuil-Willett -  Mademoiselle, donc célibataire.

Autre fait inhabituel, entre 1904 et sa mort, toujours dans le Lovell, elle semble généralement habiter seule. En bonne Montréalaise, elle déménage souvent : Amherst, Labelle, St-André, St-Denis, St-Hubert, Beaudry, Visitation, …

En 1904 elle habite au 172, rue Amherst avec Wilfrid Villeray avec qui elle forme un tandem de comédiens. Pas très habituel pour une jeune fille à l’époque. En 1936, elle partage son appartement avec une certaine Madame Marleau, veuve, au 1281, rue Visitation. En 1937, elle est avec une autre veuve, Madame Lauzon à la même adresse. À moins que ce soit la même femme, une fois avec son nom de jeune fille, l’autre avec son nom de mariée (cette dernière pratique est habituelle dans le Lovell).

Celle dont on souligne la distinction et l’élégance ne semble pas être une femme très conventionnelle.

Son décès

On apprend par Radiomonde du 8 mars 1941 qu’Eugénie Verteuil souffre de pleurésie. Quelques mois plus tard, le 10 septembre, elle décède à Montréal dans son appartement du 1606 Dorchester Est. [La Presse, 12 septembre 1941 - Radiomonde, 11 octobre 1941]. Dans son hommage funéraire publié dans La Presse, on la décrit simple, modeste, souriante et toujours prête à aider les autres. Eugénie Verteuil n’a pas connu de carrière internationale mais était aux premières loges dans le développement du théâtre québécois durant la première moitié du 20e siècle. Elle est inhumée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, lot M-02147.

Verteuil-Eugenie-1921Un survol de sa carrière

1898-1901 – La Prière des naufragés (Ogarita) – La Grâce de Dieu (Chonchon), Don César de Bazan (la Marquise de Montéflor) – Monte Cristo (Garconte) [Le Courrier de Saint-Jean, 13 décembre 1901].

1901 – Le Pionnier – Théâtre National français (Triss, l’ange du canyon bleu) – Comédie [La Presse, 12 novembre 1901]

1902 – Le Roman d’un jeune homme pauvre –Drame d’Octave Feuillet [Les Débats, 19 janvier 1902].  – Les Trois mousquetaires– Théâtre National français – (Constance) [Les Débats, 9 novembre 1902]. – Alonzo, Allons-y – Palais Royal – Revue musicale de l’actualité canadienne [Les Débats, 7 décembre 1902].

1903 – La Mulâtresse [Le Canada, 2 juin 1903] – Casque de fer [Le Canada, 13 octobre 1903] –Une Cause célèbre – Théâtre National français [Le Théâtre, 19 octobre 1903].

1904 -  Madame Sans-Gêne (rôle titre) – Auditorium de Québec [Le Soleil, 25 octobre 1904].

1905- Le Royaume des femmes – Opéra-bouffe – Au Français [La Presse, 24 juin 1905].La troupe se produit au Massachusetts dans l’opéra-comique Don César de Bazan (Maritana) avec Wilfrid Villeray dans le rôle-titre [La Presse, 18 novembre 1905].

En 1907, elle chante au Parc Dominion qui entreprend de donner du théâtre français dans la verdure [La Presse, 18 juillet 1907].

En 1908, elle chante au Ouimetoscope [Le Bulletin, 19 janvier 1908]. Elle chante également de la chanson française au National Biograph.

En 1909, elle chante dans une opérette, L’Anglais tel qu’on le parle au Nationoscope [Montréal qui chante, 10 novembre 1909].

En 1910, elle reprend Madame Sans-Gêne au Théâtre populaire [La Vigie, 26 mars 1910]. Au même endroit elle joue dans Les Deux orphelines.

Elle reste attachée au Théâtre Nationoscope [L’Album, septembre 1912], dont dans La Belle Marseillaise (1912), La Belle Montréalaise (1913) tout en se produisant régulièrement à Québec comme pour le rôle de Sarah Waters, La Voleuse d’enfants, au Théâtre Princesse (1913).

En 1915, La Sacrifiée, Le Petit incendiaire au théâtre Canadien-français avec Germaine Giroux. En 1915-1916, elle séjourne 3 mois à St-Hyacinthe avec Louis Préville, se produisant au théâtre Bijou. De 1919 à 1921, elle est attachée au théâtre Chanteclerc.

En 1923, elle interprète la mère dans Maria Chapdeleine au National. Elle joue dans Les Petits, comédie en 1924, La Guitare et le Jazz Band à l’Impérial la même année. En 1925, Les Trois mousquetaires, La Fille du Soleil au Canadien-Français. En 1929, elle est au théâtre Arcade.

En 1930, elle est dans La Voix de la tempête au théâtre St-Denis. Elle est de nouveau dans La Voleuse d’enfants au théâtre Arlequin en 1932. En 1934, elle tient le rôle principal dans La Mendiante de St-Sulpice au National. En 1935, elle part en tournée dans la province avec Jacques Auger, Jeanne Demons, Ovila Légaré, etc.

En 1938, elle joue dans le radio-roman les Mains rouges qui sera également interprété au Monument national. Elle est membre des Variétés théâtrales Samson qui qui interprètent Zozo, l’enfant prodigue, comédie qui se passe chez une cartomancienne et qui sera joué au Stade Jarry et au stade Exchange. En 1939, elle est du début des Comédiens Associés, fondé par Henri Letondal, avec Antoinette Giroux dans La dame aux camélias au théâtre Arcade. Cet événement est salué comme la renaissance du théâtre français à Montréal [Radiomonde, 25 novembre 1939].Elle est là à l’ouverture du Club des Artistes, rue Dorchester près de la Montagne. Fondé par Oscar Bastien, il vise à devenir un lieu de rencontre pour les artistes et leurs amis [Radiomonde, 3 août 1939].

Ses origines familiales

Les parents d’Eugénie Verteuil, Georges Ouellette, fils de François-Xavier Ouellet et Rose (Rosalie) Levert, et Angèle Bellefleur, fille de Thomas Bellefleur et Desneiges Deschâtelets, se sont mariés à St-Joseph, Montréal, le 17 mai 1875. Georges Ouellette, marchand, est né le 4 juin 1849 et est décédé le 9 juillet 1922. Il est inhumé quelques mois plus tard dans le lot cité plus haut. Angèle Bellefleur est née le 8 novembre 1842 selon le recensement 1901. Georges est alors dit colporteur. Ils habitent dans le quartier St-Louis à Montréal. Eugénie habite alors avec ses parents mais il y a une erreur dans la date de naissance, 19 avril 1872. 

Son acte de naissance retrouvé

Dans le procès de 1901, l’acte de baptême d’Eugénie Verteuil est déposé afin de prouver qu’elle est mineure. On apprend donc qu’elle est née et baptisée le même jour dans la paroisse de Montréal, sous le titre de Saint Nom de Marie, le 19 avril 1881. Son nom de baptême est Marie Eugénie Clothilde. Elle est la fille de George Ouellette, commerçant, et d’Angèle Bellefleur, de ladite paroisse. Son parrain est Thomas Gagnon et sa marraine Elmire Bellefleur.

Lignée patronymique d’Eugénie Ouellet, alias Verteuil

Georges Ouellette épouse Angèle Bellefleur (fille de Thomas et Desneiges Deschâtelets) le 17 mai 1875 à Montréal (paroisse St-Joseph).

François Xavier Ouellet épouse Rose/Rosalie Levert  (Jacques et Josephe Amesse) le 4 octobre 1830 à Saint-Benoit (Mirabel).

Jean Baptiste Oualet/Oelet épouse Geneviève Berthelet (Joseph Pascal et Marie Clémence Leduc) le 24 juillet 1797 à Saint-Eustache.

Michel Houelet/Wellet/Wollet épouse  Marie Théotiste/Thérèse Réaume (Nicolas et Marie Catherine Labelle) le 25 janvier 1768 Saint-Vincent-de-Paul (Laval).

François Houallet/Wollet épouse Marie Anne Bouchard (François et Marie Anne Vallière) en août 1717 à Kamouraska.

René Hoûallet, veuf d’Anne Rivet, épouse Thérèse Mignault Châtillon (Jean et Louise Cloutier) le 6 février 1678 à Sainte-Anne-de-la-Pocatière.

François Wallet/Houallet épouse Isabelle Barré vers 1639 à Paris, France.

Anthoine Vualet/Wallet épouse Barbe Dupuys vers 1597 en Picardie (Oise), France

Mise à jour du 10 septembre 2019

Dans une précédente version de cet article, je me posais cette question : Mais est-ce la « Miss Willett, Montréal, dernièrement arrivée du Conservatoire de Musique de Leipzig, en Allemagne » ? [L’Art musical, septembre 1898]. 

Finalement j’ai trouvé la réponse. C’est une autre Willet.

Willet-Winnifred-1907Willet, Winnifred est née dans les environs de Chambly. Jeune, elle apprend le piano avec D. Ducharme et Marguerite Sym. Elle part étudier à Dresde avec Hermann Scholtz. Elle décide ensuite d’aller étudier 3 ans avec Almon K. Virgil à New York. Elle passe ensuite 3 ans à Paris pour se perfectionner avec Moritz Moszkowski (1902-1903) et Sisgemond Stojowski. Elle a donné des performances publiques à New York, Paris et Londres.

Remerciements

À Madame Jeannine Ouellet, maître généalogiste agréée, Académie internationale de généalogie, pour avoir retracé les parents et la ligne patronymique d’Eugénie Verteuil. Vous pouvez consulter le site de l’Association des Ouellet-te d’Amérique.

À Monsieur Éric Beaudin, archiviste de la BAnQ, pour avoir retrouvé le procès Cadieux vs Verteuil à la Cour supérieure du Québec.

Notes

1-      Le 2 juin 1890 à Notre-Dame, Henry Rosenblatt, fils de O.-R. Rosenblatt et Jeannetta Rosenblatt, épouse Henriette Cadieux, fille d’Isaac Cadieux et Adèle Charpentier.

2-      Le 14 septembre 1847 à St-Charles-sur-Richelieu, Isaac Cadieux, fils de Florentin Cadieux et Marie Charpentier épouse Adèle Charpentier, fille d’Antoine Charpentier dit Sansfaçon et Josephte Leduc. Pour la petite histoire, Florentin Cadieux, blessé à la bataille de St-Charles, cache chez lui les chefs des Patriotes. Son fils, Isaac Cadieux, alors âgé de 13 ans, avait porté en secret un message au Docteur Wolfred Nelson pour les aider lors de leur fuite vers les États-Unis. Ce même Isaac servira dans l’armée de l’Union lors de la guerre de Sécession [Le Courrier de St-Hyacinthe, 15 février 1919 – La Presse 19 novembre 1923]. Isaac Cadieux, comte de Lily, décède à Montréal en 1917 âgé de 92 ans [La Presse, 20 février 1917].

3-      Il est à noter que le Lovell ne donne pas tous les noms à chaque année, selon ce que j’ai pu constater par la pratique. De plus, en général, il n’y a que le nom du chef de famille avec son métier.

[Photos : Eugénie Verteuil vers 1908 et 1921].