Des Lussier pionnières au théâtre et à Hollywood

[Mise à jour le 20 février 2019]

Non. Héléna Veilleux, alias Nanette Bordeaux, ne fut pas la première Québécoise francophone à s’illustrer à Hollywood. Je m’en excuse bien humblement. Cet article tente de retracer les grandes lignes de la carrière artistique de deux Québécoises de la même famille, mais pas de la même génération. Angélina Lussier, alias Blanche de la Sablonnière, qui s’est illustrée dans le théâtre d’ici et sa nièce Yvonne Lussier, alias Fifi d’Orsay, qui a été actrice à Hollywood dès 1929.

Un bref portrait familial

Le grand-père d’Angélina, Christophe Lussier (fils d’Isidore et Geneviève Drolet) épouse Josephte Audette dit Lapointe (fille de Ignace et Angélique Pelletier) le 30 janvier 1832 à La Présentation de la Sainte-Vierge (comté St-Hyacinthe). Il est maître menuisier. Dans le BMS2000, on retrouve quatre enfants :

Louis Thomas Isidore Lussier nait le 27 août 1833 et est baptisé le même jour à Notre-Dame du Rosaire, Saint-Hyacinthe. Isidore épouse Marie Alida Brunelle (fille de Louis et Sophie Vandandaigue-Dubois) le 26 juin 1865 à Notre-Dame du Rosaire, Saint-Hyacinthe. Isidore Lussier est inhumé au cimetière Notre-Dame-des-Neiges de Montréal (lot R-01490) le 28 décembre 1914. Alida Brunelle est inhumée dans le même lot le 12 juin 1939. Cette année-là, Robert Prévost (voir bibliographie plus bas) l’a rencontrée. Alors âgée de 94 ans, il la présente comme « la doyenne de nos artistes de music-hall ». Ce que confirme le site de Bibliothèque et Archives Canada. Ce sont les parents de Blanche de la Sablonnière et les grands-parents de Fifi d’Orsay.

Jean Camille Christophe Lussier nait 12 février 1835 et est baptisé le même jour à Notre-Dame du Rosaire, Saint-Hyacinthe. Camille épouse Marie Lebris-Kérouac (fille de Léon et d’Éléonore Létourneau) à la Cathédrale de St-Hyacinthe le 27 janvier 1864. BMS2000 retrace 11 enfants nés entre 1865 et 1885 à St-Hyacinthe.

Marie-Louise Vitaline Lussier nait le 13 octobre 1836 et est baptisée le lendemain à Notre-Dame du Rosaire, Saint-Hyacinthe. Marie-Louise Vitaline épouse François-Xavier Côté (fils de François-Xavier et Catherine Morin) le 30 avril 1857 à Notre-Dame de Montréal.

François-Xavier Nicolas Norbert Lussier nait le 6 décembre 1839 et est baptisé le lendemain à Notre-Dame du Rosaire, Saint-Hyacinthe. Norbert épouse Amelia Collins (fille de Jean et Rachel-Elizabeth Stames) à Marie-Reine du Monde, Montréal, le 28 octobre 1868. BMS 2000 retrace une fille, Marie-Anne Camille, née le 25 et baptisée le 27 mai 1873 à Sainte-Brigide de Montréal.

La famille figure probablement parmi les notables de St-Hyacinthe. Le 6 décembre 1862, Isidore Lussier et ses frères Camille et F.-X.-N.-Norbert, deviennent propriétaires éditeurs du Courrier de Saint-Hyacinthe, fondé en 1853 par P.J. Guitté. En 1861, Camille, venu de Montréal, avait pris la direction du journal. En 1865, ce dernier devient le seul propriétaire ce, pendant 10 ans. Norbert Lussier, quant à lui, va fonder le Messager de Joliette en juillet 1863. [source 1source 2]

Blanche de la Sablonnière

lussier-angelinaSelon toute vraisemblance, Blanche de la Sablonnière serait Marie Louise Christine Angélina Lussier née le 25 janvier 1866 et baptisée le lendemain à la Cathédrale de St-Hyacinthe. Angélina épouse Joseph Tremblay (veuf de Fabiola Nolet) le 31 juillet 1897 à Notre-Dame de Montréal. Le BMS2000 indique la naissance de Joseph Georges-Raoul-René-Isidore-Roméo le 17 décembre 1897 aux Éboulements dans Charlevoix. Si c’est bien leur enfant, il serait né moins de 5 mois après leur mariage. Joseph Tremblay est propriétaire de plusieurs salles de théâtre et de cinéma, dont la salle Jacques Cartier à Québec.

Blanche a au moins deux sœurs, Marie Rose Régina Léda Lussier, née le 24 août 1867 et baptisée le lendemain à la Cathédrale de St-Hyacinthe, et Juliette Lussier, inhumée 16 août 1976 (lot R-01490), épouse de Thomas Bourdon ; ainsi qu’un frère, Joseph-Henri Lussier qui épouse Blanche Beaupré (fille de Damien et Philomène Caisse) le 8 septembre 1897 à Notre-Dame de Montréal.

Robert Prévost nous dit qu’elle fit ses débuts, adolescente, à l’Académie de musique. Selon le Dictionnaire des artistes du théâtre québécois, le poète Louis Fréchette aurait surnommée Blanche de la Sablonnière, « la Sarah Bernhardt canadienne ». Considérée comme la première comédienne professionnelle francophone née au Québec, elle débute sa carrière en 1886 avec la fondation de la Compagnie franco-canadienne, partageant la vedette avec Louis Labelle. Elle participe à l’ouverture du Théâtre des Variétés en 1898, du Renaissance en 1899 et du Théâtre National en 1900. En plus d’être comédienne, Blanche est chanteuse, pianiste et organiste. Après 30 ans sur scène, elle se serait retirée lors de la première guerre mondiale. 

Blanche est inhumée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges (lot R-01490) le 24 novembre 1944. Elle était âgée de 78 ans.

Fifi d’Orsay

Fifi-D-OrsayYvonne Lussier, alias Fifi d’Orsay, serait née Marie Rose Angelina Yvonne Lussier le 16 avril 1904 à Montréal, selon Northernstars.

Elle est la nièce de Blanche de la Sablonnière et la fille de Joseph-Henri Lussier et Blanche Beaupré. Nous n’avons pas trouvé son acte de naissance dans le BMS. Toutefois,  le Guide Lowell des rues de Montréal (M-Z page 111) nous indique qu’un certain J H Lussier habite 1138 rue St-André, au nord de Marianne (ancienne numérotation des rues) en 1909-1910. Le Northernstars affirmant qu’elle habitait sur St-André, nos données se recoupent. Un autre Lussier, I. (probablement Isidore) habite aussi sur St-André, au 1293 (nord de Mt-Royal). Le recensement 1911 confirme l’ascendance d’Yvonne Lussier. Au 1138 St-André, habitent Henri Lussier (employé du gouvernement fédéral, né en avril 1873), Blanche, son épouse (avril 1878), leurs enfants Yvonne (avril 1904), Alice (février 1906), Yvon (février 1911).

Toujours selon le Northernstars, son père est commis aux postes et elle vient d’une famille de 12 enfants. Nous avons retracé une sœur, Marie Blanche Juliette Lussier, née le 1er juillet 1899 et baptisée le lendemain à St-Jacques, Montréal. Et un frère, Roger Lussier qui épouse Nevia Vinciarelli (fille de Pietro et Lucia Dazzi) le 11 juin 1935 à Sacré-Cœur-de-Jésus, Montréal.

Dactylographe, elle rencontre par hasard la chanteuse Helen Morgan, alors en tournée à Montréal. Yvonne décide de partir pour New York et reprend contact avec cette dernière qui va lui donner un coup de main dans ses démarches. En 1923, elle auditionne pour le Greenwich Village Follies. Elle chante alors Yes, We Have No Bananas en français. Elle fabule un peu, racontant qu’elle est Française et avait travaillé aux Folies bergères. Le directeur l’engage et la baptise Mademoiselle Fifi. Elle travaillera aux côtés d’Edward Gallagher, qui sera son mentor, du duo de comédiens Gallagher and Shean, pendant 2 ans. Elle continue à Broadway avec Herman Berrans dans des sketchs écrits par Herman Timber, qui écrit notamment pour les Marx Brothers.

Mais Hollywood l’appelle. C’est là qu’elle adoptera le pseudonyme d’Orsay, du nom de son parfum préféré. Sa carrière cinématographique débute avec le film They had to see Paris en 1929. Dans les 6 années qui vont suivre, elle obtiendra des rôles importants dans 16 autres films, dont trois dirigés par Raoul Walsh, deux par Frank Borzage et un par Ernst Lubitsch. Parmi les films les plus connus de cette époque, citons The Life of Jimmy Dolan, avec Douglas Fairbanks Jr et Going Hollywood avec Bing Cosby.

Lors de la décennie suivante (1937-1947), ses engagements se font plus rares. Elle joue dans 8 films qu’on pourrait classer série B. Dans les années 1950, elle retourne à New York et joue au Palace Theater. Elle obtient également de rôles à la télévision dans des séries comme Bonanza (1954) ou Perry Mason. À cette même époque elle joue dans ce qui deviendra ses derniers 6 films. En 1971, à l’âge de 67, elle tient le rôle Solange Lafitte dans la comédie à succès de Broadway, Follies d’Harold Prince.

Surnommée la Bombe française (The French Bombshell), Fifi D’Orsay s’est mariée deux fois. La première fois avec Maurice Hill, la seconde avec Peter LaRicos, mais elle n’a pas eu d’enfant. Le 2 décembre 1983, à l’âge de 79 ans, elle décède du cancer à Woodland Hills, Californie. Elle est inhumée au Forest Lawn Memorial Park Cemetery à Glendale, Californie.

Vous pouvez découvrir sa filmographie sur IMDb. Anecdote amusante, celle qui fut probablement la première femme fatale française d’Hollywood n’a jamais mis les pieds en France (R. Prévost).

Pour en connaître davantage sur Fifi D’Orsay, vous pouvez consulter The Encyclopedia of Vaudeville, Canadians in Golden Age Hollywood, ainsi que visionner de nombreux extraits de film sur Youtube.

Une autre Lussier au théâtre

J. Béraud (page 129, voir bibliographie plus bas) nous parle d’une autre Lussier en 1908 : « La troupe du National comprenait une jeune fille du nom de Laura Lussier, qui semble bien avoir été la première des nôtres à aller faire à Paris un séjour d’études en art dramatique – 10 mois ! – ; elle était la tante d’Yvonne Lussier, devenue au cinéma Fifi Dorsay.» Sur ce dernier point, confond-il Laura et Blanche ? Elle est présentée comme une des premières élèves du Conservatoire Lassalle en 1908. Henry Deyglun (p. 36) dit d’elle qu’elle était une des bonnes actrices de l’époque.

Sources imprimées

350 ans de théâtre au Canada français, Jean Béraud, Le Cercle du Livre de France 1958

Québécoises d’hier à aujourd’hui – Profils de 275 femmes hors du commun, Robert Prévost, Stanké 1985

Le Théâtre à Montréal à la fin du XIXe siècle, Jean-Marc Larue, Fides 1981.