Yvon Jean, poète [2] La déroute

yvon-jean-1[Deuxième de 3. Pour lire la première partie de l’article.]

De 1983 à 1989, c’est la déroute totale pour le poète — qui n’a cependant pas encore commencé à écrire. « Dans ces années-là, je me suis mis à m’éduquer, je lisais un livre par jour. J’ai lu Sartre, Beauvoir, Jung, Freud en entier. Je me suis psychanalysé moi-même. J’avais aussi des passes, par la sœur de ma grand-mère, pour le Ouimetoscope. Je me suis mis à regarder des films. Les classiques. Je regardais deux films par soir. Mais j’étais bizarre, je regardais les films, faisait toutes sortes de décomptes. Je te le dis j’en avais des tocs et des tics ! Mais j’étais de même depuis l’adolescence, un fou. Puis, je ne buvais et je ne prenais pas de drogue dans ce temps-là ! »

À 21 ans donc Yvon Jean décide de se rendre à l’accueil Bonneau, ça lui sauve la vie. « L’accueil Bonneau m’a sauvé la vie deux fois. En 1987, puis l’année passée. Avec eux, je trouvais une place où manger, une place où vivre. Ça me donnait une stabilité. Quelque chose de nouveau s’est produit et qui a changé ma vie : un bénévole de Bonneau m’a respecté, m’a parlé comme si j’étais un être humain à part entière, malgré mon allure, mes déficiences, mon itinérance. Puis, suivant un peu les traces de mon père, j’ai essayé la boxe, pour occuper mes jours. J’ai toujours eu des rêves de grandeur ! La boxe, la littérature ! Jeune je voulais étudier la physique nucléaire pour faire exploser la planète ! En tous cas, je me suis mis à la boxe. Des tentatives, je dirais. Et je continuais de m’éduquer. Alors avec l’aide sociale et l’accueil Bonneau, j’ai pu aller chercher des programmes. Je n’avais pas 30 ans, je voulais avoir la parité sur mon chèque. Dans tous les programmes — y’en avait 103 — seulement trois m’intéressaient. Y’avait Chic Resto Pop, le Garde-manger pour tous et  l’École Nationale de Théâtre. Au Garde-manger pour tous, j’ai été bien accueilli. J’ai alors amorcé 22 ans de ma vie ! 15 000 heures de temps supplémentaires non-payées. J’ai fini par croire un moment donné, avec mon travail, ma blonde que j’étais intégré dans la société. C’était un peu comme : ah ben, c’est ça être intégré, ben c’est pas si pire ! C’est ça être normal. Je donnais aux pauvres, j’avais une belle job, une fille. Je faisais du service communautaire, c’était un peu comme de redonner à la société. Quand je suis arrivé là, c’était tout petit. Aujourd’hui, ils servent trois mille repas par jour ! Puis au fil du temps, étant donné que je lisais beaucoup, si on avait besoin de quelqu’un pour faire les procès-verbaux des réunions, c’était moi qui venais. Je suis devenu un genre d’archiviste-secrétaire avec les années. Mais sans les titres, parce que les bourgeois n’aiment pas ben ben ça donner des titres ! Alors c’est un peu comme ça que j’ai recommencé d’écrire pour faire bref. »

Vers 1997, Yvon Jean se remet un peu à la poésie. De petits essais ; des poèmes d’amour pour ses blondes. Sans accorder trop d’importance à ça. Puis vient un moment où sa mère, sachant qu’il écrivait, lui donne un livre bien spécial. « Un peu avant de mourir, ma mère m’a donné un livre qui avait appartenu à ma grand-mère. Elle avait été religieuse, elle avait donc un peu d’éducation. Ce livre c’était un journal poétique écrit par ma grand-mère. Elle parlait de ses amours, parce que ma grand-mère, comme moi, elle a cherché l’amour toute sa vie. Mais, le plus frappant, c’était le style, je me reconnaissais pleinement. Syntaxe inversée, comme je l’aime. Les thèmes, la vitalité. Ça m’a marqué. Ça me ressemblait tellement ! »

On pourrait penser qu’Yvon Jean avait touché le fond dans sa vie. Mais, en 2005, une rupture fort douloureuse viendra chambouler cette vie rangée qu’il menait depuis 17 ans. « Je sortais avec une Chilienne. Elle a fini par me dire qu’on allait rester des amis. Mais avant, elle voulait m’embrasser une dernière fois. Après, je me suis dit : à soir je deviens alcoolique ! Je savais comment m’y prendre. J’ai été au dépanneur pour acheter 4 grosses Blackbull 10 %. À partir de ce soir-là, pendant des années, j’ai au minimum 4 grosses 10 % par jour. Ç’aura été le début des dédales de l’écrivain alcoolique. »

L’alcool introduit la poésie avec lui dans la vie du poète. Yvon Jean commencera alors sa production, une des plus belles produite par un poète québécois contemporain. « Je me suis retrouvé assez vite tellement alcoolique que j’avais en tout temps 200 grosses bouteilles de bière partout dans ma chambre. Je me réveillais la nuit pour boire une gorgée, et je me rendormais. Le matin, j’en buvais une avant d’aller travailler. Au travail, j’en avais de caché dans mon camion. J’ai chauffé saoul souvent et je peux bien le dire, parce qu’il est rendu trop tard pour faire quoi que ce soit maintenant. Dans ces années-là, je me suis mis à écrire un poème par jour. Je relisais le livre de ma grand-mère souvent. »

Cette période de sa vie marque un changement considérable. En développant l’alcoolisme, il développera sa poésie, mais il développera également un style de vie assez singulier. « À partir de là, je me suis dit que j’allais vivre comme je veux vivre. Je vivais dans le noir total. Dans ma chambre il n’y avait que des dizaines de grosses bouteilles de bière et de vin, des crayons, des papiers, des livres. Je vivais une vie minimaliste consacrée à l’écriture. J’étais sur le buzz 24 heures par jour. De l’alcool partout, tout le temps. »

En 2006, Yvon Jean aperçoit dans le journal Voir l’annonce de la soirée Solovox, dirigée par le poète Éric Roger qui a succédé à Janou St-Denis, organisatrice de la soirée « Poètes vos papiers », le prédécesseur de Solovox. Il se rend sur les lieux et fini par connaître une fille qui changera sa vie. « Sachant que j’écrivais beaucoup, elle me disait souvent de venir faire mes textes au micro libre. Mais je repoussais ça. Puis, un soir de février, je lui ai donné un de mes textes pour qu’elle le lise. Le lendemain elle m’a appelé au travail pour me dire qu’elle avait lu le texte sur scène : j’ai pleuré pendant une heure. »

Ce moment affecte profondément Yvon Jean. Ça lui aura donné envie de se produire sur scène. Mais il devra attendre deux autres mois avant de se lancer. En avril 2006, après avoir récité un texte au micro libre, il est remarqué par Éric Roger, qui le met à l’affiche pour juillet. « J’étais énervé ! C’était pour moi la fin du monde ! C’était incroyable ! »

[Suite et fin de l’article.]