Yvon Jean, poète

yvon-jean-7Le poète de la rue, des sans-paroles. Poète maudit, Verlaine l’aurait sans doute fait. Yvon Jean est un homme déjà impressionnant par sa carrure, sa présence, sa voix forte, puissante, alimentée par une énergie peu commune. Un incontournable de la scène poétique québécoise. Si vous n’avez jamais rencontré Yvon Jean, vous n’avez pas rencontré la poésie du Québec d’aujourd’hui.

C’est une simple question qui engendra près d’une heure et demie d’entretien. « Tout d’abord, Yvon, la poésie, qu’est-ce qui t’a mené à faire de la poésie ? ». L’homme est attisé. Avant de grands gestes et une voix passionnée, il entame le récit d’une vie hors de l’ordinaire.

Pour tout expliquer, il faut revenir en arrière. Adolescent, il rencontre, comme beaucoup d’entre nous, Émile Nelligan. C’est la porte d’entrée en poésie. Déjà il ressentait l’appel des lettres. Puis vient un examen de secondaire 5, qui consiste à rédiger un poème. Le jeune Yvon prend cette tâche au sérieux. Il rédige un poème immense, il creuse au fond de son âme. Plus de 200 heures de travail. Puis vient le moment de présenter son texte à son enseignant, monsieur Roger Charron de l’école Mont de LaSalle à Laval-des-Rapides. L’enseignant, surpris par le poème qu’on lui présente, ne croit pas une seconde que ce soit une œuvre originale. Il s’abstiendra de donner une note, demandant plutôt à la classe de le lui en octroyer une. Les élèves, cruels, lui accorderont la note de passage, 60 %. « C’était frustrant parce qu’un élève dont le poème parlait de soucoupes volantes qui atterrissaient dans une soupe avait eu 75 % ! Donc, pour mon entrée en poésie, ça été l’humiliation. » Horrible épreuve pour le jeune Yvon Jean, il renoncera à écrire. « Je pense au fond que la toute la douleur que j’avais mise dans ce poème là, tout dans un style hyperclassique, pratiquement en alexandrins à la rime masculine féminine, ben ça leur comme fait peur, je ne sais pas. En tout cas pour moi ça été humiliant. Je l’ai jeté ou perdu le poème, mais j’ai essayé de le réécrire de mémoire plus tard. Ça donné le poème Désespoir. ».

L’univers familial dans lequel il gravite alors forgera lentement son caractère, forgera lentement l’homme assez singulier qu’il est en train de devenir. « Mon père c’était un conteur. Le conteur sur le bord du poêle à bois. Il nous racontait des histoires de batailles. Mon grand-père avait été boxeur à Lowell, Mass. La ville de Kerouac ! Je ne sais pas s’il est allé dans le Pawtucketville, en tous cas. Mon père, c’était aussi un homme profond, un homme qui se questionnait beaucoup. Il se cherchait, toute sa vie il s’est cherché. On a été élevés dans les questions existentielles. Pour lui la bible, c’était un livre comique. À la table pour souper, il nous parlait de qui on était, de où on venait dans l’univers. Mais il était également ben violent. Il est devenu alcoolique. Il terrorisait ma mère. Il venait d’une famille difficile, y’avait pas beaucoup d’éducation. La classique. N’empêche que c’était tout un homme. C’est pour ça que ma mère, qui a une meilleure éducation — elle avait étudié chez les sœurs — est tombée en amour avec mon père. Il avait beaucoup de charisme, un vrai conteur, ce qui camouflait, si on veut, son manque d’éducation. Mon père a eu une grande influence sur moi. Je lui ai dédié même mon premier recueil. »

En effet, Yvon Jean sait d’où il vient, connait ses racines. À un point tel qu’il « ne voulait pas être pris dans le détour, être la somme des boulets de [ses] parents. ». À 24 ans et 9 mois, après 3 semaines de couple avec sa première blonde, il se fait vasectomiser, pour ne pas avoir d’enfants. « Pour ne pas mettre un enfant dans la même situation que mes parents m’avaient mis. »

Rendu jeune adulte, c’est une véritable épopée qui s’amorce. « Je me retrouve à Montréal. C’est le début de ma quête personnelle. Je suis sur l’aide sociale, à moins de trente ans. Ce n’était pas la parité dans ce temps-là. Je vivais avec 135 $ par mois. Je m’habillais en noir, écrit Fuck the World partout. Je pense qu’on appelait ça skinhead minimaliste dans le temps. Là, on est dans les années 80. J’étais un peu spécial mettons. Je vivais simplement, mais pour moi, c’était la vraie vie. Je m’achetais une poche de patate, 4 dollars, pour faire tout le mois. Pas de sel, rien, juste des patates. Après trois ans, j’ai fini par plier sur mon orgueil et je suis allé à l’accueil Bonneau. À peu près en même temps, la sœur de ma grand-mère, qui avait été religieuse, mais qui avait défroquée pour devenir bonne d’un homme qui est devenu son amant, est entrée dans ma vie pour m’aider un peu. »

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