Une grande réalisatrice à la radio, Berthe Lavoie-Fortin

Femme de caractère et de culture, réalisatrice entièrement dévouée à son travail, Berthe Lavoie-Fortin marquera en 6 ans l’histoire de notre radio avant que la maladie ne mine les 20 dernières années de sa vie. Sans se retirer complètement, avec des retours sporadiques à la réalisation, elle ne sera plus en mesure de mener le train d’enfer des premières années.

Lavoie-Berthe-1Après avoir obtenu un doctorat en philosophie, Berthe Lavoie entre au service de Radio-Canada en 1945. Cette même année, elle monte plusieurs contes des Mille et une Nuits. Un chœur de 18 voix se joint aux acteurs afin de créer une atmosphère féérique [Le Devoir, 16 mai 1945].

Puis elle réalise les premières Soirées de chez nous. Cette série s’inspire de notre folklore mais de manière originale. Par exemple, le 18 janvier 1947, l’émission reçoit la soprano et interprète de chansons de genre, Thérèse Gagnon, entourée des comédiens réguliers, Albert Duquesne, Fred Barry, Roland Bédard, Lucille Dumont, Jean-Pierre Masson, Olivette Thibeault, Eugène Daignault, Lucille Laporte et compagnie [Radiomonde, 18 janvier 1947].

Au cours de l’été, elle réalise le Théâtre du dimanche qui présente des pièces comme Le Voyageur sans bagages de Jean Anouilh ; Miquette et sa mère, comédie de De Flers et Callanet, dans lequel un marquis veut empêcher son fils d’épouser une marchande de tabac [Radiomonde, 5 janvier 1946]. La pièce Le Naïf, conte pour enfants de Lomer Gouin, lui procure le premier prix, catégorie émissions locales, du Canadian Radio Awards pour la mise en ondes [La Semaine à Radio-Canada, 24 juin 1951].

En 1946, elle réalise un radioroman quotidien, Cœur atout d’Hélène Fréchette (Madame Paul Leduc), drame psychologique dont l’intrigue se situe dans le milieu bourgeois de Montréal [Radiomonde, 5 octobre 1946]. En 1949, elle rédige et met en ondes L’Ardent voyage, mettant en vedette Gisèle Schmidt, qui interprète une grande sentimentale, et Jean-Pierre Masson, l’amoureux sûr de lui [Radiomonde 7 mai 1949]. Ce dernier radioroman sera en ondes pendant 10 ans.

Jamais à cours d’idées, Berthe Lavoie organise un Concours littéraire qui s’adresse aux jeunes créateurs d’ici. Elle réalise, entre autres, Le Contrebandier de Louis Varech, dont l’action se passe sur les côtes acadiennes [L’Avenir du Nord, 8 mars 1946]. La Clef de bronze, drame historique de Louise de Candiac [Radiomonde 2 mars 1946]. D’Une prison d’Œil-de-faucon-éborgné (24 février). Elle accompagne les jeunes auteurs sélectionnés dans toutes les étapes jusqu’à la mise en ondes.

Le 8 septembre 1947, elle crée Francine Louvain, qu’elle adapte à partir de Laura Limited de Nancy Moore. Les deux femmes se rencontrent au début de chaque saison afin de décider ensemble de l’évolution des personnages. Les deux étant unilingues, on doit leur fournir un interprète [Radiomonde 29 juillet 1950, 27 novembre 1954]. Adapté pour le public canadien français, le radioroman est présenté en tranches quotidiennes de 15 minutes, avec Huguette Oligny dans le rôle-titre [Radiomonde, 30 août 1947]. C’est l’histoire d’une femme d’affaires tenant une boutique de mode et qui n’a pas peur d’affronter un milieu d’hommes. Les événements de la vie se bousculent sans lui faire perdre courage. Mais gare à ceux qui tentent de contrecarrer ses plans ! Plus tard Huguette Oligny, partie à New York, sera remplacée par Nicole Germain. Ce rôle lancera sa carrière [La Semaine à Radio-Canada, 19 septembre 1959 – Radiomonde 7 septembre 1957]. L’auditoire est essentiellement féminin, vu l’heure de diffusion (11 h). L’émission perdurera jusque vers 1960.

Sans doute sa réalisation la plus marquante, avec Francine Louvain, elle conçoit et dirige Nos Futures Étoiles à Radio-Canada de 1948 à 1951. Ce concours de chant se présente sous forme de concert chaque dimanche soir. Berthe Lavoie dirige les auditions, sélectionne le jury. En 1949, elle dirige en plus les Concerts d’été de nos futures étoiles [La Semaine à Radio-Canada, 26 novembre 1950]. En 1949, l’émission gagne le Trophée Laflèche.

En 1950 la formule passe de 30 minutes à une heure de musique et de chant. Un chœur de 12 voix alterne avec un instrumentiste invité. Un orchestre de 30 musiciens est dirigé par le chef Giuseppe Agostini. 60 concurrents, sélectionnés parmi plus de 700 candidats venus de partout au Canada, se mesurent au cours de la saison [La Semaine à Radio-Canada, 29 octobre 1950]. Berthe Lavoie tombe malade au début de l’année 1951. Elle est remplacée par Marcel Henry [La Semaine à Radio-Canada, 25 mars, 19 août et 4 novembre 1951]. 

La convalescence sera longue, au moins 2 ans. Berthe Lavoie continue d’écrire les textes de Francine Louvain (et de L’Ardent voyage) mais la réalisation est confiée à Lucien Thériault [La Semaine à Radio-Canada, 11 novembre 1951]. En 1953-54, elle reprend la réalisation de Francine Louvain, malgré l’interdiction de son médecin, mais la maladie la contraindra à se faire plus rare.

Le 23 juin 1954 Berthe Lavoie Productions inc. reçoit ses lettres patentes. La compagnie est constituée de Léopold Fortin, son époux, Berthe Lavoie, séparée en biens de ce dernier, et François Auclair, avocat. Le but de l’entreprise est d’exercer les affaires de publicistes, d’annonceurs, de traducteurs et de réalisateurs [Gazette officielle du Québec, 7 août 1954].

En 1956, elle adapte pour la télévision Gringalet de Paul Vandenberghe [Le Lingot, 18 octobre 1956].

En 1959, elle est parmi les commandeurs d’une nouvelle association, l’Ordre de St-Genès, regroupant en corporation les artistes lyriques et dramatiques ainsi que les musiciens, auteurs, artisans et techniciens de la radio, du théâtre, de la télévision et du cinéma. L’association souhaite favoriser le développement de l’éducation artistique, créer un centre et fonder une maison d’accueil ou de vieillesse pour les artistes nécessiteux [Radiomonde et télémonde, 17 janvier 1959]. En 1961, elle est bienfaitrice du Festival d’Art dramatique du Canada [Le Devoir, 29 avril 1961].

En 1960, son énergie semble revenir. À CKAC, elle prend en main l’émission quotidienne Jeu de Dames. À Radio-Canada, suite au succès de son Marie Stuart de Shiller, on lui confie pour le téléthéâtre La Brouille et, pour l’émission En Première, Première Légion. [Radiomonde et télémonde, 9 janvier 1960].

En cette époque du direct, les décisions doivent se prendre à la vitesse de l’éclair. Ainsi un jour, il est 10 h 20 et les artistes répètent pour Francine Louvain, qui sera en ondes dans 40 minutes. Mais Janine Sutto brille par son absence. Ne voulant prendre de chance, Berthe Lavoie ordonne qu’on appelle quelqu’un d’autre. Denyse St-Pierre suggère d’appeler une jeune actrice, Mariette Duval, qui habite à quelques pas de là. Aussitôt dit, aussitôt fait. Cette dernière, qui dormait, a à peine le temps de se mettre une robe, de courir au studio, de parcourir le texte et allez hop ! On tourne ! Janine Sutto était arrivée sur les entrefaites mais elle devra passer son tour [Radiomonde et télémonde, 15 août 1953].

Tous les commentateurs de l’époque soulignent l’excellence de ses réalisations. Bourreau de travail, Berthe Lavoie « n’est vraiment heureuse qu’en face de comédiens à faire répéter, d’un texte à servir » [La Semaine à Radio-Canada, 19 septembre 1959].

Contrainte à l’inactivité par la maladie depuis environ 15 ans. Berthe Lavoie décède le 28 juin 1970. Le service a lieu à St-Léon de Westmount. [Radiomonde, 1 juillet 1970].

Le 8 octobre 1942, à Notre-Dame de Montréal, Alberta-Berthe Lavoie, fille de feu Thomas Lavoie et de Marie Fortin, avait épousé Léopold Fortin, fils de feu Charles-Napoléon Fortin et de Georgiana Primeau.

Léopold Fortin avait débuté sa carrière comme chanteur avant de travailler au ministère de l’Éducation. Il décède quelques mois après son épouse, le 12 janvier 1971. Il est inhumé, tout comme cette dernière, au cimetière de Sault-au-Récollet. Le couple ne semble pas avoir eu d’enfant [La Presse, 14 janvier 1971].

En recoupant sa notice nécrologique [La Presse, 2 juillet 1970] et le recensement 1911, on trouve probablement la date de naissance de Berthe, soit mai 1904. Dans sa nécrologie, une sœur, Eva et deux frères, Hercule et Thomas lui survivent. Au recensement, dans le quartier St-Jacques de Montréal habitent son père Thomas, contremaître, (né en 1855), sa mère Marie (1863) et leurs enfants Adolphe (1883), Nérée (1886). Hercule (1890), Thomas (1892), Eva (1895), Joseph (1897) et Bertha (1904). L’annuaire Lovell indique : Lavoie, Thos., foreman, 27 Bonsecours. Elle serait donc décédée à l’âge de 66 ans.