Suzanne Cloutier, actrice et productrice

[Mise à jour le 8 février 2018.]

Actrice, productrice, Suzanne Cloutier (1923-2003) est une femme au parcours exceptionnel. Pourtant, à ma connaissance, aucune biographie ne lui a été consacrée.  Après son décès, le 2 décembre 2003, La Presse ne lui réserve qu’un entrefilet. Le Devoir, heureusement, fait un peu mieux. C’est un peu pour pallier ce défaut de mémoire que je vous livre le fruit de mes recherches.

Née à Ottawa le 10 juillet 1923, Suzanne Cloutier est la fille d’Edmond Cloutier et d’Hélène Saint-Denis. Son père, c.m.g., o.a., d.s.p., est imprimeur du Roi, puis de la Reine entre 1940 et 1958 (voir plus bas). Il est également contrôleur de la papeterie. Aînée de la famille, elle aura 5 frères et sœurs, Monique, religieuse au Japon, Claire, Sylvain, Andrée et Bernard. Voir la section généalogique à la fin de l’article pour plus de détails.  Il est à noter que certains articles situent la naissance de Suzanne Cloutier en 1927, créant une certaine confusion concernant son début de carrière. 

Après ses études à Montréal, elle marie un médecin en 1946, François Richer dit Laflèche. Le père de ce dernier n’est nul autre que le Major général Léo Richer dit Laflèche. Gravement blessé durant la Première guerre mondiale, il recevra une médaille de la Légion d’Honneur française. Par la suite il sera ministre fédéral des Services nationaux de guerre de 1942 à 1945, puis ambassadeur du Canada. Comme nous l’avons vu dans un précédent article, il crée en 1944 le Trophée Laflèche honorant les artisans de la radio.

Mais l’idylle est de courte durée, c’est le moins que l’on puisse dire. Le lendemain de son mariage, selon The Gardian, elle s’enfuit à New York. On imagine le scandale dans ces deux familles de la bourgeoisie canadienne-française.

À New York, elle devient mannequin pour le magazine Vogue. Remarquée par le directeur-producteur George Stevens, elle se rend à Hollywood pour jouer dans le film Tentation d’Irving Pichel. Elle restera 3 ans à Hollywood avec la troupe shakespearienne de Charles Laughton. 

En France

Puis elle se tourne vers la France où elle rejoindra la troupe de Jean Dasté, jouant du Molière, du Musset. Au cinéma, elle tiendra des premiers rôles. En 1949, elle joue dans le film de Julien Duvivier, qu’elle avait déjà rencontré à Hollywood, Au Royaume des cieux aux côtés de Serge Reggiani. Ce sera son premier grand rôle au cinéma. Duvivier lui aurait demandé d’adopter comme nom d’actrice Anne Saint-Jean. Elle reprendra son nom par la suite.

En 1951, on la retrouve dans Juliette ou la clé des songes de Marcel Carné aux côtés de Gérard Philippe. La même année, elle est Desdémone, la femme d’Othello, dans l’adaptation cinématographique d’Orson Welles du drame de Shakespeare. Vous pouvez consulter le site dédié à Marcel Carné pour plus de détails sur la réception qu’ont eue ces films. Ce site a aussi un fort intéressant dossier sur Suzanne Cloutier.

Afin de souligner à la fois la douceur et la détermination de son caractère, Orson Welles l’aurait surnommée The Iron Butterfly, le Papillon de fer, selon The Gardian citée plus haut. Welles et elle seraient restés bon amis leur vie durant.

En 1953, elle est copropriétaire du théâtre de Babylone, à Paris, qui crée le 3 janvier En attendant Godot, pièce qui rendra célèbre Samuel Beckett, futur prix Nobel de littérature. En proie à des difficultés financières, le théâtre fermera ses portes l’année suivante.

Peter Ustinov

Nous apprenons par le New York Times que le 8 février 1954, Suzanne Cloutier obtient le divorce avec le Dr Richer Laflèche de Montréal et le 15, elle se marie avec Peter Ustinov au bureau du registre de Chelsea à Londres. On l’a dit âgée de 25 ans, ce qui  laisse croire qu’elle se  rajeunissait de 5 ans car les mentions situant sa naissance en 1927 perdureront.

Dans une entrevue accordée au journal britannique Telegraph, suite au décès de son père, Pavla Ustinov raconte que Peter Ustinov serait tombé amoureux de Suzanne Cloutier en voyant sa photo sur la couverture du magazine LIFE (voir plus bas). Après avoir arrangé une rencontre par l’entremise de son agent, il l’a poursuivra de ses ardeurs amoureuses jusqu’à leur mariage en 1954.

Pavla raconte que sa mère a mis un frein à sa carrière afin de se consacrer à sa famille. Elle l’a décrit comme très maternelle et affectueuse. Ses parents étaient très protecteurs, au point qu’ils ne prenaient jamais l’avion ensemble afin que l’un des deux survive en cas d’accident. Elle pense qu’ils se sont aimés jusqu’à la fin malgré qu’ils ne se sont plus adressés la parole après leur divorce en 1971. Leur procès de divorce va durer cinq ans et Suzanne Cloutier va perdre la garde de ses enfants. Pavla avait découvert récemment que son père continuait à s’adresser à son ex-femme par l’entremise de son frère Igor. Après le décès de sa mère, elle a découvert les lettres passionnées que son père lui écrivait.

De son mariage avec  Peter Ustinov, elle aura 3 enfants, Pavla, Igor et Andrea. Pavla, née le 2 juin 1954 à Santa Monica, Californie, sera actrice, scénariste et réalisatrice au Canada et en France. Igor, né le 30 avril 1956 à Londres deviendra sculpteur en Suisse puis en France tandis qu’Andrea (née vers 1959) ne fera rien, selon sa sœur. Le journal de Montréal du 3 décembre 2003 nous apprend toutefois qu’Andrea est designer de bijoux en Espagne. Peter Ustinov avait déjà une fille issue de son précédent mariage, Tamara, née le 25 juillet 1945 à Londres.

Revenons en 1953. On la retrouve dans la pièce d’Ustinov, No Sign Of The Dove au Piccadilly Theatre. Elle jouera ensuite dans Doctor In The House, son premier film en couleur en 1954. En 1961, elle tiendra un rôle secondaire dans Romanoff et Juliette, réalisé par son époux.

Retour à Montréal

Vers 1988, elle quitte la Californie pour s’installer à Montréal. En 1995, on la retrouve dans le moyen métrage de François Girard, Souvenirs d’Othello dans lequel elle raconte ses souvenirs du tournage du film avec Orson Welles.  En 1997, on la voit dans le film d’André Forcier, La Comtesse de Bâton Rouge. Dans une entrevue au quotidien belge en 1993, Le Soir, Suzanne Cloutier raconte qu’elle continue à écrire des scénarios. 

Rosanna Seaborn (1912–2009) cofonde avec Suzanne Cloutier  la boîte de production Deux Montagnes, selon le Devoir du 30 juillet 2013. On ne trouve pas de mention de cette boîte au registre des entreprises. Toutefois, on retrouve Les Films Batiscan (immatriculé en 1998, radié sur demande en 2009), dont Rosanna Seaborn-Todd est présidente et un certain Serge Gagné est vice-président.

En 2002, elle est productrice exécutive du documentaire réalisé par sa fille Pavla, All or Nothing, sur l’actrice québécoise Rosanna Seaborn. Cette dernière a vécu de nombreuses années en Europe où elle a joué dans un film britannique sur Marco Polo en 1939. Elle apparaît dans deux films québécois des années 1950 qu’elle a elle-même financés. 

Son dernier rôle serait celui d’une gérante du magasin Eaton dans le premier épisode de la télésérie Le Petit monde de Laura Cadieux réalisée par Denise Filiatrault (Journal de Montréal, 3 décembre 2003). Lorsque la mort l’a frappée, elle négociait au nom de de Rosanna Seaborn la vente de sa collection sur la Rébellion de 1837-1838 afin de financer un film sur le sujet, The Great Burning, qui ne verra jamais le jour.

Dans l’entrevue citée plus haut, Pavla Ustinov raconte que sa mère n’a jamais voulu dire à ses enfants qu’elle était mourante. Hospitalisée depuis une semaine, elle leur racontait qu’elle allait bientôt sortir. Atteinte d’un cancer du foie, elle décède à Montréal le 2 décembre 2003 à l’âge de 80 ans.

Données généalogiques

Ces informations vont intéresser ceux qui veulent découvrir plus de données biographiques sur Suzanne Cloutier et sa famille. Les données sont tirées des originaux sur microfilm de l’Institut Drouin et de la base de données BMS 2000.

Mariage d’Edmond Cloutier et Hélène Saint-Denis. Edmond, fils de Joseph Cloutier et Joséphine Ledoux de la paroisse Sacré-Coeur, et Hélène, fille de E.H. St-Denys et Lucie Sylvain de cette paroisse, se sont mariés le 23 mai 1922 dans la paroisse St-Jean-Baptiste d’Ottawa. Un ban a été publié et deux dispenses sont accordées (BMS & Drouin).

Mariage de Léo Richer-Laflèche et Jane Brady. Léo, fils de Joseph Richer-Laflèche et d’Ida May Lucier, et Jane, fille de Hugh Brady et Jane Burke, se sont mariés le 15 juin 1920 à Montréal, cathédrale St-Jacques, Marie-Reine-du-Monde (BMS).

Mariage de François-Richer Laflèche et Suzanne Cloutier. François-Richer, fils de Léo Laflèche et de  Jane Brady, et Suzanne, fille d’Edmond Cloutier et d’Hélène St-Denis, se sont mariés à la paroisse Sacré-Cœur d’Ottawa le 31 août 1946 (BMS).

Mariage de François Richer-Laflèche et d’Alice-Thérèse Guérin. François, fils de feu Louis-Pierre (sic) Richer-Laflèche et de Jane Brady, et Alice-Thérèse, fille de feu Thomas Guérin et d’Alice Cuddihy, se sont mariés à la paroisse Notre-Dame de Montréal le 1er juin 1957 (BMS). Ce mariage montre que l’union précédente avec Suzanne Cloutier a bel et bien été annulée (pour non consommation d’après certaines sources). Ce n’est donc pas un divorce comme tel car sinon François n’aurait pas pu se marier selon le rite catholique.

Enfants d’Edmond Cloutier et Hélène Saint-Denis

Suzanne Cloutier. Née le 10, baptisée le 16 juillet 1923, sous le nom de Marie-Claire Suzanne à la paroisse Sacré-Cœur d’Ottawa. Ses parrain et marraine sont ses grands-parents maternels de la paroisse St-Jean Baptiste d’Ottawa. Confirmation le 1er juin 1930 à la cathédrale de Trois-Rivières (Drouin).

Monique Cloutier. Née le 19, baptisée le 23 avril 1925, sous le nom de Marie Hélène Claire Monique à la paroisse Sacré-Cœur d’Ottawa. Ses parrain et marraine sont Jean-Baptiste Cloutier, oncle de l’enfant, résident à Notre-Dame du Chemin au Québec et Anne-Marie Tousignant (Drouin). Religieuse au Japon (nécrologie de son frère Bernard). Le site Nos origines nous apprend que Jean-Baptiste Cloutier (1895-1994), frère d’Edmond, est agronome. Il épouse en 1920 dans Lotbinière au Québec Anne-Marie Tousignant. Leur fils François Cloutier sera psychiatre et ministre libéral du gouvernement Bourassa dans les années 1970. Un autre fils, Jean Cloutier, sera pédagogue et spécialiste des communications.

Claire Cloutier. Née vers 1927. En 2011, elle habite Gatineau (nécrologie de son frère Bernard).

Sylvain Cloutier. Né le 4, baptisé le 10 novembre 1929 Joseph Raymond Sylvain St-Denis à la paroisse Immaculée-Conception (cathédrale de l’Assomption) à Trois-Rivières. Ses parrain et marraine sont Roger St-Denis et Marie St-Denis (Drouin).

Andrée Cloutier. Née le 19, baptisée le 25 janvier 1931 Marie Thérèse Andrée à la paroisse Immaculée-Conception (cathédrale de l’Assomption) à Trois-Rivières. Ses parrain et marraine sont Roméo Cloutier, un cousin, et Gabrielle St-Denis (Drouin). Le 10 octobre 1953 à Sacré-Cœur d’Ottawa, elle épouse Gilles Grenier, fils d’Arsène et d’Argentine Ouellette (BMS). En 2011, elle habite Gatineau (nécrologie de son frère Bernard).

Ces actes nous montrent que la famille Cloutier est établie à Trois-Rivières vers fin 1920 et début 1930.  

Bernard Cloutier. Sa nécrologie nous apprend qu’il est né le 29 novembre 1933 et décédé le 1er janvier 2011. Il est un ingénieur chimiste. Nationaliste, il a été membre du RIN (Rassemblement pour l’indépendance nationale) et cofondateur en 2004 de la Fondation humaniste du Québec.

L’imprimeur de la Reine

Sur le site de la Gazette du Canada, nous trouvons cette description du poste d’imprimeur de la Reine. « Le poste d’imprimeur de la Reine dans sa forme actuelle remonte presque au début de la Confédération, lorsque le Parlement du nouveau Dominion décide, en raison des coûts, que les administrateurs du Gouvernement ne nommeraient plus d’imprimeurs privés en qualité d’imprimeurs de la Couronne. En vertu des dispositions de la Loi concernant le poste d’imprimeur de la Reine et l’imprimerie publique), S.C. 1869, ch. 7, un dirigeant du Gouvernement connu sous le titre d’imprimeur de la Reine est nommé pour coordonner l’impression des lois du Canada (Statuts du Canada), son journal officiel, la Gazette du Canada, ainsi que tous les besoins des ministères en matière d’impression. Bien que les entreprises privées soient appelées à continuer à réaliser des travaux d’impression sous la coordination de l’imprimeur de la Reine, elles doivent dorénavant procéder par appel d’offres (soumission concurrentielle). » (Le gras et l’italique sont de nous).

Post scriptum du 8 février 2018

[Nous reproduisons intégralement l’article de La Patrie du dimanche 9 juin 1946.]

« Suzanne Cloutier, d’Ottawa, engagée par Warner Bros.

La première page de notre section de rotogravure représente Mlle Suzanne Cloutier et sa sœur Monique (et non Marie) toutes deux filles de M. Edmond Cloutier, imprimeur du roi, à Ottawa.

Mlle Suzanne Cloutier vient d’obtenir un rôle dans le film« Cloak and Dagger » tourné par Warner Bros. Elle est partie pour Hollywood depuis déjà quelques semaines.

Âgée de 22 ans, Mlle Suzanne Cloutier est l’aînée de six enfants : quatre filles et deux garçons. Après avoir gradué au couvent de la rue Rideau, à Ottawa, elle passa un an au collège Marguerite Bourgeois, à Montréal.

Puis elle fut pendant un an secrétaire de l’attaché militaire à l’ambassade de France, et plus tard elle fit du journalisme au « Droit » et enfin elle a tourné quelques films pour l’Office national du film.

L’expérience, qu’elle a acquise à son dernier emploi, lui suggéra de se rendre à New York pour être modèle. Elle arriva dans la métropole américaine en septembre 1945 et bientôt elle obtenait une …tion à l’agence Harry Conover. Bientôt après, un agent de théâtre lui suggéra de faire du cinéma.

Le résultat a été que Warner Bros. L’ont fait venir à Hollywood pour lui faire tourner des bouts d’essai. Elle est actuellement sous option mais elle doit retourner à Ottawa pour obtenir l’autorisation de ses parents. » 

Il semble que Suzanne Cloutier n’a jamais joué dans ce film de Fritz Lang.

 

 

cloutier_life_52