Sortir Laura Lussier de l’oubli

Grande comédienne montréalaise du début du XXe siècle, Laura Lussier est tombée dans l’oubli depuis fort longtemps. Cet article tente de corriger cette injustice envers cette comique au jeu « dont elle seule a le secret malgré toutes les imitations qu’on puisse en faire (…) » [Montréal qui chante, décembre 1918]

Au fil des archives des journaux, nous allons nous apercevoir qu’elle a commencé à étudier en art dramatique avant de faire de la comédie, rôle qui lui seyait à merveille, si l’on se fie aux critiques du temps.

Née vers 1891, la première mention de son nom apparaît en 1906, alors qu’elle est encore étudiante. Elle participe alors à une séance de déclamation donnée par le Conservatoire national [La Presse, 29 décembre 1906]. Au début de l’année suivante, toujours en tant qu’élève, elle participe au premier concert du Conservatoire d’art dramatique [Le Passe-temps, 6 février 1907]. Elle remportera d’ailleurs le Premier prix avec grande distinction en classe de tragédie [La Presse, 1er juillet 1907], puis passe avec succès à l’examen d’admissibilité du Conservatoire d’art dramatique donné par Eugène Lassalle [La Presse, 7 octobre 1907]. Lors de la deuxième matinée de famille organisée par M. Eugène Lassalle, le critique n’a que des éloges à adresser aux différents interprètes de la pièce Les Ouvriers d’E. Manuel dont Laura Lussier et Suzanne Bardet. [Le Passe-temps, 2 novembre 1907].

En 1908, elle est déjà considérée comme professionnelle. Laissons parler un journaliste de l’époque : « Nous apprenons que la direction du Théâtre National vient de retenir les services de Mlle Laura Lussier, du Conservatoire Lassalle, comme première ingénuité, et que cette dernière débutera dès la semaine prochaine. Cette nouvelle mérite plus qu’une simple mention (…)  à savoir que le théâtre National est une scène pour nos compatriotes (…). Voici que c’est maintenant le tour de Mlle Lussier que nous avons vue à l’œuvre au conservatoire et que nous avons admirée dans «Le Maître de la Mort» et dans les «Précieuse ridicules» aussi bien que dans «Athalie». Nous avons confiance que cette toute jeune artiste saura se tailler dans le théâtre canadien une place enviable et le fait de son engagement est un éloge pour le conservatoire d’où elle sort. (…) » [Le Passe-temps, 22 août 1908].

Quelques mois plus tard, un autre journaliste rechérit : « Mlle Laura Lussier, cette jeune artiste toute fraîchement sortie du Conservatoire Lassalle où elle remporta de grands succès débute dans le rôle de Nelly. Nous espérons que ce rôle que lui a confié la direction est assez important pour faire voir toute la mesure de son beau talent. » [Le bulletin, 23 août 1908]

En 1909, elle jouera à l’Opera House d’Ottawa avec Paul Marcel, Georges Leclercq, Valhuberet, Palmiéri et Mlle de Luys [Le Canard, 3 janvier 1909].

Jean Béraud1 affirme qu’elle est probablement la première québécoise à partir étudier l’art dramatique à Paris et ce, pendant 10 mois. « Mlle Laura Lussier, ci-devante du National, s’est embarquée vendredi dernier sur l’un des paquebots de la ligne Allan. Elle part en France pour se perfectionner dans l’art dramatique. » [Le Passe-temps, 21 août 1909]

Par la suite, on l’a retrouvera dans L’Avancement, comédie en 1 acte jouée par M. Mallet et Laura Lussier. [Le Canada, 3 juin 1910]. Elle passera ensuite une saison à Québec,  avant de se joindre à la troupe de Mlle Roussillon, au Français, où elle obtient de beaux succès. [Le Passe-temps, 1er avril 1911].

Les deux articles suivants nous renseignent un peu (pas toujours gentiment) sur sa personne et ses rôles.

« La modestie de Mlle Laura Lussier (artiste canadienne aussi grande que considérable) est une ceinture élastique destinée à contenir l’embonpoint de son talent et à la protéger contre les enflures de l’amour-propre.  » [Le Canard, journal humoristique, 22 octobre 1911].

« Mlle Laura Lussier que nous avons retrouvée avec plaisir sur la scène du Français a remporté un gros succès personnel : son type de commère bavarde et curieuse a été de tout point réussi; sa «silhouette» mérite d’être vue.  » [Le Canada, 12 décembre 1911].

En 1912, on l’a retrouve au Théâtre Nationoscope, coin Ste-Catherine et St-André, à l’ouverture de la saison (semaine du 12 août) dans La Prière des naufragés, drame en 5 actes d’Ennery et Dugué. [Le Canard, journal humoristique, 11 août 1912]. Puis dans Marie-Jeanne d’Ennery avec la troupe de Julien Daoust. [Le Canard, 1er décembre 1912].

En 1914, elle joue dans Le Rêve de Noël au Théâtre Français [Le Canada, 19 décembre 1914], puis dans la revue d’Armand Robi, Oh ! Zut ! … encore une revue ! au même endroit. [La Presse, 9 janvier 1915]. Par la suite, on apprend qu’elle fait partie de la troupe d’été du théâtre Français [Le Canada, 24 avril 1915].

En 1916, elle fait la blonde dans La Blonde à Ti-coq de Julien Daoust au Théâtre Arcade. [La Presse, 16 mai 1916]. Puis dans une autre revue d’Armand Robi, Bonguienne… En v’la une !!! au Théâtre Casino. [La Presse, 23 décembre 1916]

En 1917, elle joue au Théâtre Family  dans deux pièces de Julien Daoust, un drame, La Fille du détective [Le Canard, 30 septembre 1917] et une comédie, La Belle Montréalaise. [Le Canard, 7 octobre 1917].

En 1918, Laura Lussier devait jouer dans la revue au Canadien mais ne l’a pas fait. Pourquoi ? s’interroge Le Canard [1er décembre 1918]. En 1919, elle interprète Madeleine au Théâtre Arcade [Le Canard, 1er février 1919], puis joue dans Les Deux gosses au même endroit. [Le Canada, 29 mars 1919], et finalement, on l’a retrouve dans Nos Pompiers, au profit de l’association des pompiers avec son complice M. Léo au Théâtre Français [Le Canada, 28 juin 1919].

Après la mort de sa mère, on va la retrouver à New York.

New York

Muni d’une lettre de recommandation de son ami L.E. Ouimet, le représentant du Panorama, M. O. Barrière visite les studios de cinéma de New York en novembre 1920. Il visite le Famous Players-Lasky avec Alice Brady et Laura Lussier. « J’étais accompagné par Mme Laura Lussier, la brillante artiste Canadienne dont tout Montréal se souvient. Personne n’a oublié les désopilantes créations de la joyeuse Laura dans nos Revues de fin d’année. Toujours charmante et gaie Mme Lussier fit une très bonne impression sur les Directeurs de ce studio. Je ne crois pas me tromper en prophétisant que bientôt nous aurons le plaisir de l’applaudir sur l’écran. Elle grossira le nombre de nos artistes Canadiens qui ont trouvé à l’étranger l’encouragement qui leur manqua au pays natal.  » [Le Panorama, janvier 1921].

Le Canard du 15 mai 1921 affirme que Laura Lussier fait du cinéma à New York. On sait qu’elle a joué sur Broadway au Lyceum Theatre dans une comédie musicale mettant en vedette Irène Bordoni, French Doll (du 20 février au 3 juin 1922, selon IBDB). La troupe va faire une tournée avec cette pièce et s’arrêtera à Montréal au Théâtre His Majesty’s. [Le Canada, 26 janvier 1922].

Après cette date, le nom de Laura Lussier disparaît complètement des radars. Qu’est-elle devenue ? À cette question s’en ajoute une autre, d’où vient-elle ? Au fur et à mesure que mes recherches progressaient, je me suis retrouvé confronté à un véritable puzzle que je tente ici de reconstituer.

Un fils acteur

Dans la nécrologie de La Presse du 31 mars 1983, on retrouve cette notice : «  Rogers (Rod). Acteur, comédien et écrivain, né à Montréal, fils de Laura Lussier et de Paul Gury Le Gouréadec. Décédé à 70 ans à [T]amarac, Floride. Lui survit sa femme Joane. Le service fut chanté en l’église [St-]Malachy de [T]amarac, Floride.  »

Qui est ce Rod Rogers ? La Presse du 5 avril 1946, nous apprend qu’«  un jeune acteur de cinéma américain, Rod Rogers, fils de Mme Laura Lussier de Montréal, (…) heureux de se retrouver dans sa ville natale après 15 mois au service de l’armée des États-Unis. (…) On avait vu le jeune artiste au Loew’s ainsi que dans plusieurs cabarets avant la guerre ; puis à Hollywood il tourna 18 films (…) » En 1937, il est maître de cérémonie au Monte-Carlo, bistro français situé au 205 ouest 48ème avenue coin Broadway à New York. [Publicité dans La Presse, 28 août 1937] On le voit au Loew’s avec l’orchestre burlesque de Milt Britton. Rod Rogers forme un trio, Radio Ramblers, avec Sid Rice et Sammy Wine. [La Presse, 21 novembre 1938] Ceux-ci sont présentés comme vedettes de la radio [Le Jour, 19 novembre 1938]. Le site du cinéma IMDB2 indique qu’il est né Roger Loïc Le Gouriadec le 21 août 1912 à Montréal.

À la recherche de ses origines

Le BMS 20002 nous indique le mariage de ses parents : À St-Pierre Apôtre, Montréal, le 15 août 1911, Louis Le Gouriadec, acteur, fils de Jules-Marie Le Gouriadec et de Jeanne Petit, épouse Laura Lussier, fille de Malvina Lussier.

Louis Le Gouriadec n’est nul autre que Paul Gury, acteur, réalisateur et dramatuge d’origine française, qui épousera une actrice de 30 ans sa cadette, Yvette Brind’Amour, vers 1950.

Sa première épouse, Laura Lussier est-elle bien la même que celle qu’on cherche ? Dans l’acte de mariage, le nom de son père est omis et Laura porte celui de sa mère. Le 31 août 1919 le laconique journal humoristique, Le Canard, offre ses condoléances à Laura Lussier, suite au décès de sa mère. Au cimetière Notre-Dame des Neiges, lot B-03462, on trouve un seul acte correspondant : Malvina Lussier, épouse de Buclon. Le corps a été reçu le 30 août 1919 et est inhumé le 6 septembre 1919. Si l’on se fie aux noms inscrits, le terrain venait d’être acheté par sa sœur Julia et son époux Joseph Labelle, il y a donc 100 ans.

De même pour le mariage, nous retrouvons dans le BMS 20002 un seul acte correspondant : Le 16 janvier 1894, Louis Buclon, machiniste, d’origine française (fils de Jules Buclon et d’Antoinette Carron) épouse Malvina Lussier (fille de Joseph Lussier et de Joséphine [Bastien dit] Laprairie) à St-Charles, Montréal. Mais alors pourquoi le nom du père n’apparaît-il pas sur l’acte de mariage de Laura ? Le site NosOrigines nous fournit d’autres indications.

Alexandre Louis Jules Elie Buclon dit de Brienne, originaire de Lyon, aurait eu six enfants avec une certaine Marie-Rose Faquette entre 1897 et 1905. Comme Malvina Lussier était toujours vivante et que le divorce, donc le remariage, était impossible au Québec à cette époque, ces enfants seraient donc illégitimes. On pourrait supposer l’annulation du mariage Buclon-Lussier mais Malvina est dite conjointe de Buclon à son décès. Mais peut-être que ce Louis Buclon n’est pas son père. Le mariage date de 1894. Le Canard du 11 juin 1908 affirme que Laura Lussier a alors 17 ans, ce qui situe sa naissance vers 1891. Comme il n’y a aucune mention de veuvage sur l’acte de mariage de sa mère, elle serait donc enfant illégitime. Si Buclon avait été son père, il y en aurait eu mention après l’acte de mariage, légitimant ainsi l’enfant.

Paul Gury

Revenons donc à Paul Gury. La première mention de lui au Canada est dans La Presse du 18 novembre 1908. Il joue dans Le Médecin malgré lui de Molière au Monument national avec le Conservatoire Lassalle. Il est donc de la première mouture de cette institution, tout comme Laura Lussier. Nous ne résumerons pas sa carrière dans cet article, nous nous contenterons de souligner quelques points importants pour notre recherche. Il est enrôlé durant la Guerre 14-18. En 1918, Paul Gury devient le directeur du Théâtre National de la rue Sainte-Catherine. Le Devoir du 13 décembre 1922 nous apprend que la pièce Les Dopés de Paul Gury est rendue à Paris. Le laconique Canard du 5 août 1923 nous apprend que Paul Gury est en Belgique pour sa pièce Mortel Baiser. Le 7 septembre 1924, il est à Chamonix avec Schauten, Vhéry, Ditza et Fred Lombard. Le 1er mars 1925, on apprend qu’il est à Cannes, était en Suisse le 25 février et sera à Bruxelles à l’été. La Presse du 3 juin 1938 nous apprend son retour à Montréal. Entre 1923 et 1938, durée approximative de son séjour en Europe, rien ne semble indiquer qu’il est avec sa femme ou son fils.

En fait, tout porte à croire que le couple vivait séparé. Dans La Presse en 1946 cité plus haut, le journal mentionne le nom de sa mère, mais pas de son père. Pourtant on savait bien à l’époque qui était son père. Par exemple, dans le Canada du 13 avril 1948 ou dans Radiomonde du 26 janvier 1950, le chroniqueur spécifie que Rod Rogers est le fils de Paul Gury.

Beaucoup de zones d’ombre

Est-elle partie vivre à New York avec son fils alors que son mari partait pour l’Europe ? Cela expliquerait bien des choses. Gury épouse Brind’Amour vers 1950. Ce qui nous permet de croire que Laura Lussier était décédée à ce moment-là.

Qui était son père ? Qui a payé pour son voyage d’études en 1909 ? Nous n’avons ni la date ni le lieu de sa naissance ni ceux de son décès. Entre 1922 et son décès, nous ne savons ni où elle a vécu, ni ce qu’elle a fait. À part une photo de groupe d’une qualité déplorable parue dans La Presse du 30 novembre 1907 (voir plus bas), je n’ai trouvé aucune photo d’elle. J’espère que cet article aidera à réhabiliter la mémoire de celle que Deyglun place parmi les grandes artistes de l’époque.

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1 350 ans de théâtre au Canada français, Jean Béraud, Le Cercle du Livre de France 1958, page 129.

2 La vérification des originaux aux Archives du Québec a été effectuée.

lapresse-1907-11-30-2