Salut Gaétan !

gaetan-sylvain Lettre à Gaétan Soucy (1958-2013)

Salut Gaétan,

La nouvelle de ton brusque départ me laisse encore sous le choc. Hier c’était la cérémonie à ta mémoire. Question de revoir quelques membres de la vieille gang aujourd’hui dispersée aux quatre vents, comme chantait Léveillé.

Je suis étonné de voir que la plupart des médias québécois se soient contentés de reproduire le communiqué de presse de ton éditeur. Peut-être parce que tu détestais la foire médiatique. Être traduit en vingt langues n’était pas suffisant, je présume…

En ce moment, trop  de souvenirs se bousculent dans ma tête pour écrire sur toi. Je me contenterai aujourd’hui de reproduire, avec ta permission je l’espère, cette lette que tu m’avais envoyée du Japon, voilà déjà 25 ans, écrite sur deux cartes postales.

Ton,

Sylvain

gaetan-1ARAO, 13 juillet 1988

Très cher ami,

Ce que bien des gens (qui font ensuite profession de cynisme et de supériorité) croient être le mur ultime de la lucidité et de l’intelligence auquel il est possible d’accéder en cette vie, n’est en fait que le mur normal qui fixe les bornes entourant la médiocrité de ce qui est moyen. Beaucoup d’entre eux obtiennent de beaux diplômes satisfaits, et méprisent le Poète, le Généreux, l’Amant de cette Vie, comme étant un pauvre être blotti désespérément dans des ténèbres faciles, qui l’empêchent de contempler cette lumière où ils habitent, eux, aussi certaine que des vaches, ayant toute la certitude du monde au fond de leur culotte.

Je n’aime pas ces gens qui me méprisent, sans que je méprise ces gens qui me détestent.

Ces individus me regardent de haut, en terminant leur thèse de doctorat sclérosée d’intelligence.

gaetan-2«Tel est ce que l’on peut dire du monde» décrètent-ils après avoir jeté sur le papier leur parole pâle comme de la fiente de lombric. Bien sûr, ils lisent des romans, à l’occasion, afin de montrer que ce n’est pas faute de goût qu’ils dédaignent prendre au  sérieux le travail déchirant qu’est celui de qui s’essaye à élever la fiction à la mesure de la vie telle qu’il la connaît, avec son siècle, avec ses désespérantes impasses.

Oui, ces gens-là je les connais, et tu les connais aussi.

Et je te remercie, ami que j’aime, de n’être pas d’eux.

On peut te donner la main sans crainte. On sait que tu tendras la tienne.

Ton,

Gaétan

japon-1

Article du Devoir.

Article du Monde.