Pour en finir avec le mythe Alys Robi

Alys Robi, première star internationale du Québec ? En lisant les différents écrits qui lui sont consacrés, on s’aperçoit que la seule source d’information sur sa carrière à l’étranger c’est… elle-même. En effet, le premier livre qui lui est consacré en 1980 (voir les références à la fin de l’article) est une autobiographie écrite en collaboration avec Jean Côté, sa deuxième en 1990, ce sont  des propos recueillis par Claude Leclerc. Finalement Jean Beaunoyer (1994) nomme son récit une biographie-reportage. À deux reprises, parlant d’Alys Robi, il affirme n’avoir « jamais douté de sa parole » (p.68), qu’il s’en remet  à une femme « qui ne [lui] a jamais menti» (p. 105). Les documents fournis par lady Robi sont des « extraits d’articles sans date » (p.196). Selon son récit, à peu près la seule personne qu’il a interviewée c’est Rose Ouellette, la Poune, qui, à 92 ans, a fouillé « parfois péniblement dans ses souvenirs » (p.247) et s’embrouillait dans les dates… On ne parle pas d’une biographie digne de ce nom.

Le reste ce sont des interviews dans la presse québécoise et des propos remâchés sur internet utilisant les sources précitées. Ladite carrière internationale d’Alys Robi est souvent expédiée en quelques lignes. Ne devrait-on pas en retrouver des traces dans la presse internationale ? Le flou, les contradictions, règnent en maître. Dans cet article, j’en soulignerai quelques-unes.

Son enfance

Dans les deux premiers livres, elle affirme avoir commencé à se produire devant public à l’âge de 5 ans. Dans celui de 1994, elle commence à 4 ans en ajoutant une nouvelle anecdote (p. 16). Personne semble-t-il ne s’est donné la peine d’interroger ses proches afin d’éclairer cette partie de sa vie. Pourtant, selon ses dires, elle est une enfant prodige qui consacre toutes ses énergies à sa future carrière avec le soutien de son père. En 1932, toujours selon ses dires, elle a participé à un concours nord-américain d’un certain Major Bowes. Dans les deux premiers récits, elle affirme avoir gagné le concours pour la Ville de Québec (1980, p.47 – 1990, p. 16). Mais avec Monsieur Beaunoyer, elle bat Frank Sinatra (1994, p. 30-31) ! Soulignons que Frank Sinatra est de 7 ans son aîné, Alice Robitaille étant née le 3 février 1923 et Sinatra le 12 décembre 1915.

Son départ pour Montréal

Dans les deux premiers récits, elle quitte seule Québec pour Montréal à l’âge de 13 ans (1980, p. 55 – 1990, p. 19), qui en 1994 se transforme en 12 ans (p. 38). Pourtant monsieur Beaunoyer relate qu’en 1963, on fêta ses 25 ans de carrière (1994, p. 205). Ses débuts remonteraient donc à 1938. Elle avait alors 15 ans.

Dans son récit elle part seule en train avec 0,10 $ ou 0,15 $ en poche. Elle se rend ensuite au National. La Poune la reconnaît, la fait monter sur scène, l’engage puis l’héberge. Peut-on avoir des doutes sur le déroulement des événements ? Elle part avec l’assentiment de sa famille, ce n’est donc pas une fugue. Peut-on croire que ses parents, qu’elle décrit toujours de façon positive, l’auraient laissée partir presque sans le sou et sans endroit pour être hébergée ? Peut-on croire que des parents consciencieux ne se seraient pas assurés que quelqu’un l’accueille dans la grande ville ? Surtout qu’elle affirme que son père garde un œil sur elle, descendant même tous les 2 mois à Montréal (1990, p. 58).

Une carrière internationale ?

Je passerai outre sa carrière québécoise, ses amours ou son séjour à l’institut psychiatrique St-Michel-Archange. Sur ce dernier point, soulignons simplement que madame Robi aurait eu en sa possession un document de 11 pages de l’institut mais qu’elle a refusé de le montrer à qui que ce soit (1994, p. 125). Encore une fois, on n’a pas accès à un document probant. On pourrait rétorquer qu’elle souhaitait peut-être demeurer discrète sur cette partie sombre de sa vie. Oui mais alors, pourquoi écrire un best-seller sur le sujet ?

Selon Beaunoyer, Alys Robi enregistre ses premiers disques chez RCA Victor à New York en 1944 (1994, p. 80). Mais tout indique que c’est chez RCA Victor de Saint-Henri à Montréal qu’elle les a enregistrés. Parlant de New York, sur le site du NY Times vous pouvez faire gratuitement une recherche parmi tous les articles parus depuis 1851. Tapez par exemple les noms de Wilfrid Pelletier, d’André Mathieu, ou encore d’Emma Albani, vous trouverez plusieurs articles. Pour Alys Robi, rien. Étonnant quand même pour quelqu’un qui connaît la gloire à New York.

Ce serait cette même année 1944 qu’Alys Robi se serait envolée pour l’Europe. 1944, en pleine guerre mondiale ! Dans une version, c’est par l’entremise de Ralph S. Peer qu’elle se serait rendu d’abord en Angleterre, puis à Paris sous l’Occupation (donc avant août 1944) pour aboutir sur la Côte d’Azur – alors sous le régime de Vichy (1994, p. 84 et suiv.). Dans la version de 1980, par contre, elle part à Paris fin 1944 pour aller ensuite à Londres (p.74 et suiv.). Dans celle de 1990, c’est un agent de Speer, David Toff, qui l’attend à Londres (p. 40).

Dans ses récits, elle est attendue, réclamée en France, en Espagne (1990, p. 42). Elle se produisait un peu partout dans le monde (1994, p. 118). Dans 32 pays (1994, p.47). Dans 20 ou 30 pays du monde (1994, p. 200). Dans les établissements les plus huppés d’Europe (1990, p.46). Les grandes capitales du monde (1980, p. 70). Dommage qu’il n’y ait aucun document attestant ses dires.

L’épisode d’Hollywood est aussi édifiant. Dans sa version de 1980, elle met le cap à Hollywood pour tourner un film. Son chevalier servant est Van Johnson. On lui offre une luxueuse suite au Knickerboker Hotel. Elle triomphe au Hollywood Bowl et les critiques les plus connus lui consacrent des articles dithyrambiques. On l’engage à prix d’or pour une tournée des plus grands établissements. Elle mène un train de vie princier. « (…) [L]es gens les plus huppés (…) sollicitaient l’honneur de dîner en ma compagnie » (p.70) tandis que la BBC de Londres, la chaîne CBS de New York, XEW du Mexique, le Brésil réclamaient sa présence (p.73).

Hollywood, prise 2. Selon le récit suivant, en 1946,  La Metro Goldwin Mayer l’invite à passer une audition. Monsieur Peer lui « avait trouvé une magnifique chambre d’hôtel qui convenait à [s]on statut de star internationale. » (1990, p. 46). Lors d’un terrible accident, alors qu’elle se rendait à Las Vegas en conduisant sa Cadillac décapotable blanche, elle subit une fracture du crâne et doit rester hospitalisée 2 mois à l’hôpital de Los Angeles (p.48). Grâce au soutien de monsieur et madame Peer, elle reprend ses tests pour la MGM. Mais sa santé défaille et elle décide de retourner chez elle pour se faire soigner avec l’assentiment de Peer. « Mon ascension vers les étoiles prenait fin de façon abrupte. » (p.49).

Hollywood, prise 3. Septembre 1945, après un séjour de 4 mois au Mexique. La Metro Goldwin Mayer la réclame « pour tourner un bout d’essai à Hollywood » (1994, p. 89). «Tout se déroule merveilleusement bien durant son screen test qui dure plusieurs semaines » sous la direction de  Jack Cummings (p.90). Elle en connaîtra les résultats après son retour au Canada. Elle rencontre Van Johnson, Gregory Peck et sa « rivale » Carmen Miranda. Puis elle revient au pays où d’autres engagements l’attendent. Mais non, dans cette version, ainsi que dans celle de 1980, elle n’a pas eu ce terrible accident…

Arrêtons-nous quelques instants sur ce Ralph S. Peer. « (..) [U]n certain Ralph S. Peer vint me voir à Toronto. (…) Il me confirma qu’il faisait de très bonnes affaires au Canada, grâce à moi (…) [I]l en vint à me parler de l’Europe et de l’Amérique du sud, en me précisant qu’il avait des représentants dans différents pays. » (1990, p. 37 et suiv.) «Lui et ses agents s’assuraient de me trouver constamment de nouveaux contrats. » (1990, p.45).

« [Ralph S. Peer] avait remarqué qu’une certaine Alys Robi provoquait la vente de milliers de partitions musicales au Canada. (…) Ralph S. Peer mit en place tous les détails relatifs au premier voyage d’Alys en Europe. (…) Ralph S. Peer n’avait pas le mandat de gérer sa carrière, mais il avait les contacts et l’expérience (…) » (1994, p.81 et suiv.). Dans son récit de 1980, dans le court chapitre sur sa carrière internationale (p. 69 à 79), nulle mention de Peer. On voit bien quelques titres d’Alys Robi ou de Muriel Millard dans l’immense catalogue de Peermusic, mais quoi dire de plus ?

Des prix, des distinctions, des titres

Monsieur Beaunoyer (p.84) affirme qu’Alys Robi a reçu en 1944 le titre d’Ambassadrice du bon accord décerné par le recteur Pouliot de l’Université Laval. Le recteur de l’époque est Mgr Cyrille Gagnon, pas Pouliot. J’attends la réponse de l’Université à savoir si un tel titre a déjà existé. [Voir le Post Scriptum, note 3 plus bas.] Signalons qu’aucune mention de ce titre n’est faite dans les deux précédents livres.

Ah ! Elle est lady ! Je laisse parler Beaunoyer (p. 229) : « (..) en 1985, Alys Robi fut reçue, lors d’un grand banquet tenu au Lac Beauport, de l’ordre de Malte et de Jérusalem. C’est le prince britannique Roy de Sea-Land qui présida la cérémonie et qui fit d’Alys Robi une “Lady” en toute légitimité pour le reste de sa vie. »

Mais qui est ce Roy de Sea-Land ? Paddy Roy Bates, dit prince Roy, (1921-2012) fut le prince et chef de l’État auto-proclamé du Sealand. Il est le fils d’un boucher de Londres. La Principauté de Sealand, située sur une ancienne plateforme militaire désaffectée, n’est reconnue par aucune des nations membre des Nations Unies. Située à 10 km des côtes du Suffolk, en Angleterre, elle est occupée depuis 1967 par les membres de la famille dudit prince. La population a rarement excédé les cinq habitants. Une bonne blague, quoi !

L’ordre de Malte existe, l’ordre de Saint-Jean et Jérusalem aussi mais l’ordre de Malte et de Jérusalem est une simple élucubration d’un faux prince. L’histoire changeant avec le temps, on apprend que c’est l’ordre de Malte qui lui attribua le titre de «lady» (La Presse 28 mai 2011), sinon la reine Elizabeth II en personne (Le Devoir, 28 mai 2011) ! Si cela vous intéresse, le journal Le Figaro vous explique comment devenir lord ou lady pour 30 livres sterling (environ 50 $).

Nous pourrions continuer longtemps à relever des contradictions de ce genre. Nul doute que lady Alys Robi avait une imagination débordante. Mais dans toute cette histoire, le plus étonnant c’est le manque total de documents pouvant étayer sa soi-disant carrière internationale. Au nom de notre mémoire collective, documentez sérieusement la carrière d’Alys Robi ou cessez de prétendre qu’elle fut la première grande star internationale du Québec. Un titre qui, de toute façon, revient de droit à la cantatrice Emma Lajeunesse dite Albani (1847-1930).

 

Sources :

Alys Robi – Ma carrière et ma vie – enfin toute la vérité – (collaboration Jean Côté) – Les Éditions Québécor – 1980 – 155 p.

Alys Robi – Un long cri dans la nuit (propos recueillis par Claude Leclerc) – Edimag 1990 réédition 2004 – 149 p.

Fleur d’Alys – Jean Beaunoyer – Leméac – 1994 – 258 p.

 

Post scriptum

Ces notes ont été ajoutées après la publication de l’article.

Note 1 - Dans le même article du Devoir (tiré de la Presse canadienne) on peut lire : « Le 23 juillet 1947, elle est de la première émission de télévision du monde: Vive la Canadienne, à la BBC. » Voyez l’article sur la BBC dans Wikipédia : « la transmission régulière de la BBC a officiellement repris le 1er octobre 1936 (…) [Après la guerre] la transmission reprit le 7 juin 1946 à 15 h. »

Une recherche dans la programmation de la BBC nous permet de retrouver des mentions d’Alys Robi mais entre le 25 février 1946 et le 10 janvier 1948. Pas en 1944 :

  • STAR VARIETY – Light Programme, 25 February 1946 - 17.30 – From Canada, to celebrate the first anniversary of CBC’s international short – wave station. Dance Orchestra, conducted by Alan Mclver , with songs, by Alys Robi and Dave Davies. Jack Allison ‘s Swing Platoon. Piano solos by Neil Chotem. Introduced by Stanley Maxted.
  • EVENING STAR – Light Programme, 27 November 1946 - 19.10 – Alys Robi on gramophon’3 records
  • MORNING STARS – BBC Home Service Basic, 2 January 1947 - 8.50 – Records of Alys Robi and Tino Rossi.
  • THE CARROLL LEVIS SHOW – Light Programme, 24 August 1947 - 19.15 – A happy-go-lucky, carefree entertainment, featuring Alys Robi, John Lewis, Kevin McGarry, Avril Angers - A successful discovery and the latest radio discoveries. Guest star, Terry Thomas  – The Dance Orchestra, directed by Stanley Black. Introduced by Carroll Levis. Script by Robert Buckland. Produced by William Worsley.
  • Variety – BBC Television, 30 August 1947 - 20.30 – With The Bunin Puppets – From the U.S.A. Boyer and Ravel (the star dancers) – Alys Robi (Canada’s radio star) – Allen and Lee (jugglers).
  • NAVY MIXTURE – Light Programme, 14 September 1947 - 12.00 – A blend of comedy, ‘novelty, and music. Introduced by Joy Nichols - The Song Pedlars; ‘You May Take Notes,’ a light-hearted lecture by ‘ Professor ‘ Jimmy Edwards ; ‘ Picture in Song,’ featured by Alys Robi ; ‘ Ask the Memory Man,’ Leslie Welch tackles some questions on aport; Claude Hulbert and Enid Trevor. BBC Revue Orchestra, conducted by Frank Cantell. Produced by Charles Maxwell.
  • NAVY MIXTURE – BBC Home Service Basic, 16 September 1947 - 13.10 – A blend of comedy, novelty, and music. Introduced by Joy Nichols - The Song Pedlars; You May Take Notes,’ a light-hearted lecture by ‘ Professor ‘ Jimmy Edwards ; Picture in Song.’ featured by Alys Robi ; ‘ Ask the Memory Man.’ Leslie Welch tackles some questions on Sport; Claude Hulbert and Enid Trevor.
  • MORNING STAR – BBC Home Service Basic, 10 January 1948 - 9.30 – Gramophone records of Alys Robi.

Note 2 - Les tournées sur les bases militaires du Québec et de l’est du Canada deviendront des tournées « auprès des troupes canadiennes stationnées à l’étranger » comme dans l’article de La Presse cité plus haut.

Note 3 - Ambassadrice du Bon accord Voici les réponses que j’ai obtenues (novembre 2017) :

«Vous avez envoyé une demande d’information qui a été transféré à la Division de la gestion des documents administratifs et des archives. Vous cherchiez à savoir ce qu’est le prix Ambassadeur du bon accord, décerné par l’Université Laval et qui aurait été remis à Alys Robi en 1944. Après avoir traité votre demande, c’est avec regret que nous vous informons que nous n’avons pas trouvé d’information à ce sujet dans nos archives.

Nous vous invitons à poursuivre votre recherche auprès du Musée de l’Amérique Francophone qui conserve les archives du Séminaire de Québec et de l’Université Laval avant son déménagement sur notre présent campus dans les années 60.  » (Réponse par courriel de l’Université Laval).

«J’ai regardé dans le Fonds Lady Alys Robi afin d’essayer de trouver une réponse à votre demande. Bien qu’il y a un dossier « Hommages et prix », je n’ai pas trouvé de documents qui pourraient confirmer ce titre qui lui aurait été donné.

Il ne faut pas prendre ça comme preuve que cette attribution est fausse, par contre. Le Fonds Lady Alys Robi ne constitue pas toute la documentation sur sa vie et sa carrière, mais plutôt ce qui a été donné au Musée après sa mort par son héritier.

Je vous encourage à faire votre demande aux archives de l’Université Laval, qui aurait décerné ce titre à Mme Robi. La réponse pourrait s’y trouver.»  (Réponse par courriel du Musée de la Civilisation à ma demande au Musée de L’Amérique francophone).

 

Si vous trouvez d’autres mentions de la carrière internationale d’Alys Robi, n’hésitez pas à m’écrire.

Quelques carrières internationales de Québécoises ou Canadiennes françaises jusqu’en 1950

Emma Lajeunesse dite Albani (1847-1930). Cantatrice. Elle fait ses débuts professionnels en Italie à l’opéra en 1870.

Eva Gauthier (1885-1958). Cantatrice. Elle débute sa carrière professionnelle en Europe en 1906, pour aboutir à New York en 1915.

Suzanne Cloutier (1923-2003). Actrice et productrice. Elle débute au cinéma à Hollywood en 1946, en France en 1949.

Gisèle Mackenzie, née Laflèche (1927-2003). Chanteuse, actrice originaire d’Ontario. Elle débute sa carrière américaine en 1950.