Paul Piché : Quand la ferveur est souveraine…

En 1976, j’étais animateur à Radio Centre-Ville et un après-midi, un gars s’amène avec sa guitare et ses chansons. On s’installe dans le « grand » studio et j’installe un ruban dans l’enregistreuse. J’allais sans le savoir être l’un des premiers à entendre les chansons qui allaient composer le matériel de Heureux d’un printemps, vinyle qui a marqué la chanson québécoise de l’époque. Je me souviens avoir été tout de suite séduit. Il va sans dire que je n’ai pas tardé à faire tourner sans ménagement ces chansons qui se démarquaient de tout ce qui se faisait à l’époque, à savoir une franche dénonciation d’un système politique au service des multinationales (plus ça change…) sur des rythmes de guitare irrésistibles. Les gens appelaient à la radio pour connaître le nom de ce chanteur engagé qui chantait avec tant de conviction. Mais un jour, le jeune auteur-compositeur-interprète, me demanda d’interrompre la diffusion de ses chansons sur les ondes de RCV. Il venait de signer avec Kébec Disc et il fallait attendre la sortie du vinyle pour ne pas nuire aux ventes de l’album.

J’étais au Centre Bell vendredi soir le 19 mars dernier pour assister au spectacle de Paul Piché. J’ai beaucoup de respect pour l’homme et ses convictions. Ses chansons de la première heure vieillissent plutôt bien car au-delà de la nostalgie qui les porte, la pertinence du message survit. Dans les décennies qui ont suivi Heureux d’un printemps et Y a pas grand-chose dans l’ciel à soir, une chanson de temps en temps arrivait à me toucher, mais je dois avouer que l’ensemble de son répertoire n’a pas souvent vibré sur ma table tournante. Vendredi soir, l’auteur-compositeur-interprète a ouvert le bal avec une de ces chansons qui m’émeut encore : J’appelle. Elles sont rares ces chansons que je nomme « intemporelles » et je pense qu’en commençant son spectacle avec cette chanson, Piché était conscient de la pérennité du message. L’homme était visiblement fébrile et allumé sur la scène du Centre Bell où une foule impressionnante s’était rassemblée pour célébrer avec lui.

Le chanteur engagé n’a pas perdu sa ferveur nationaliste : il rêve toujours d’un pays, il y croit. Plus d’une fois pendant le spectacle et s’adressant directement aux plus jeunes,  il a évoqué cet espoir… comme on joue dans des braises un peu tièdes qu’on voudrait rallumer.

Paul Piché avait fait le choix de partager la scène avec des artistes plus jeunes dont Éric Lapointe, Safia Nolin, Les 2 Frères et Koriass, sans doute pour s’assurer de remplir les gradins de l’immense enceinte. J’allais oublier le chanteur à voix Marc Hervieux qui a offert une solide prestation en duo avec Piché dans une chanson plutôt récente ayant pour titre Les ruisseaux. Moi qui suis presque allergique à ces voix de ténor qui flirtent avec la chanson pop, j’avoue avoir été touché par la prestation.

Parmi les autres invités de Piché, j’attendais surtout le rappeur Koriass, moi qui n’affectionne pourtant ni le rap ni le hip-hop… sauf que le jeune artiste est toujours flamboyant sur scène et ses mots ne se bousculent pas que pour la rime. Sa performance s’est habilement jointe aux couplets de Cochez oui cochez non, chanson qui date de 1984, et le tout coulait de source. On a aussi entendu Les 2 Frères accompagner sobrement Piché dans Château de sable, et Safia Nolin a interprété Le renard le loup avec justesse mais sans plus. Quant à Éric Lapointe, je l’ai toujours trouvé sans la moindre subtilité, mais c’est avec lui que la complicité sur scène avec Piché se faisait le plus sentir.

Mais pourquoi le Centre Bell ?

Avant d’aller plus loin, comment se fait-il que le Centre Bell soit incapable d’offrir une sonorisation acceptable avec les moyens dont il dispose? Il était impossible de saisir les paroles des chansons sauf quand l’auteur-compositeur les rendait seul à la guitare ou à quelques rares moments des débuts de certaines chansons. Dès que les guitare, batterie, basse et clavier s’y mettaient avec énergie, toutes les nuances étaient noyées dans une cacophonie déplaisante. Heureusement, les mélodies venaient nous chercher en nous rappelant les enregistrements originaux, mais même les voix des deux choristes Audrey-Michèle Simard et Kim Richardson se perdaient dans le flot musical trop chargé.

Pourtant, Paul Piché était solidement appuyé par des musiciens qui n’ont plus à faire leurs preuves : Rick Haworth à la guitare, Mario Légaré à la basse, Pierre Hébert à la batterie et Alex McMahon aux claviers (que je ne connaissais pas). Un quatuor à cordes a fait quelques incursions tout en nuances, pendant L’escalier entre autres, et c’était efficace.  Mais il est désolant de constater qu’on laisse passer comme si de rien n’était cette sonorisation approximative et sans nuances. J’ouvre ici une parenthèse : j’ai du mal à comprendre qu’un auteur-compositeur-interprète dont plusieurs chansons témoignent d’une conscience sociale aiguisée ait choisi cette enceinte impersonnelle et clinquante, symbole commercial éloquent où la bière se vend à 11,50 $ l’unité! Sans doute des motifs pratiques de logistique ont motivé ce choix.

Cela étant dit, je dois quand même souligner la convivialité de cette célébration des 40 printemps de vie artistique de Paul Piché. C’était beau de le voir jouer aux côtés de son fils Léo qui s’apprête à sortir un premier album de chansons originales. « Mais c’est mon show, tu vas faire MES chansons » a lancé affectueusement le paternel à son fils musicien. Et quand sa petite fille Léna a chanté La vie en rose avec sensibilité, l’émotion a monté d’un cran.

C’est un artiste heureux et en pleine possession de ses moyens qui nous a livré sans faille le parcours d’une carrière qui persiste et signe contre vents et marées. Je salue l’homme dont la ferveur nationaliste n’est pas près de s’éteindre, ferveur à contre-courant mais… souveraine.

François Martel
Animateur Vinyles en mille morceaux
CKIA FM

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