Oh Kanata ! Oh Kébec !

L’allusion dans notre titre au pamphlet de l’artiste montréalais, juif et anglophone Mordecai Richler n’est pas fortuite. Elle illustre bien la frilosité identitaire qui nous cantonne chacun dans un ghetto où l’Autre n’a plus droit de parole. Tu n’es pas de nôtres, donc tu n’as le droit de parler de nous. À vouloir empêcher quelqu’un de parler, on risque que ce dernier refuse à son tour de nous écouter. Le sort malheureux réservé aux deux œuvres Slāv et Kanata illustre bien cette tendance inquiétante.

Un malaise persistant

Fin 2014, Denise Filiatrault et le Théâtre du Rideau vert avaient encaissé le coup d’une accusation de racisme pour avoir utilisé un blackface (un Blanc maquillé en Noir) pour un rôle de 12 secondes (La Presse, 14 janvier 2015). Quel sort réserverait-on à un Peter Sellers de nos jours ? Les comédiens ont souvent à jouer plus d’un rôle dans une pièce, soit. Mais là où je donne tort à Madame Filiatrault dans cette polémique, c’est lorsqu’elle affirma qu’on ne pouvait pas donner le rôle du maire de Montréal à un Noir. À quoi je suis tenté de répondre : Pourquoi pas ? On pourrait ajouter que, dans la vraie vie, ce n’est pas inimaginable qu’un Noir (ou une Noire) devienne un jour maire de Montréal. Car c’est là où le bât blesse au Québec, j’en ai déjà discuté de manière informelle avec un acteur d’origine asiatique dont je tairai le nom : Un acteur issu de minorité visible se voit souvent confiné à des rôles ethniques, comme si le blanc était une couleur neutre pour les autres rôles.

De la liberté du créateur

En France en début d’année, dans un article publié dans Libération, l’Observatoire de la liberté de création, chapeauté par la Ligue des Droits de l’Homme, décrie une situation fort semblable à ce que nous vivons ici. L’Observatoire « s’alarme d’une nouvelle forme de censure venue d’associations antiracistes ou féministes. Si la critique est nécessaire, vouloir interdire des livres ou des films signe l’échec du débat démocratique. » Il rappelle ensuite les termes de son manifeste de 2003 :

« L’œuvre d’art, qu’elle travaille les mots, les sons ou les images, est toujours de l’ordre de la représentation. Elle impose donc par nature une distanciation qui permet de l’accueillir sans la confondre avec la réalité. C’est pourquoi, l’artiste est libre de déranger, de provoquer, voire de faire scandale. Et, c’est pourquoi, son œuvre jouit d’un statut exceptionnel, et ne saurait, sur le plan juridique, faire l’objet du même traitement que le discours qui argumente, qu’il soit scientifique, politique ou journalistique.»

On entend ces temps-ci nombre de chroniqueurs, dont François Cardinal de La Presse, affirmer que les créateurs auraient dû engager plus d’acteurs des groupes concernés afin d’éviter une telle polémique. Non ! Vous vous trompez de cible. Laissons les créateurs libres de leurs choix. Le débat aurait dû se jouer sur un autre terrain.

Une solution ?

Une solution aurait peut-être été de créer une table-ronde en marge et indépendante du spectacle afin que les groupes touchés puissent faire une relecture de la pièce et exprimer leurs revendications. Mais émettre ne serait-ce que des soupçons de racisme contre des gens comme Betty Bonifassi, Ariane Mnouchkine ou Robert Lepage a quelque chose d’odieux. Comme cracher sur un ami qui vous tend la main. Regardez leur feuille de route avant de porter de telles accusations. En passant, saviez-vous que Monsieur Lepage a sa résidence en territoire Wendat ? Le chef Konrad Sioui l’a d’ailleurs défendu dernièrement et l’a déclaré ami des Premières Nations (Le Soleil, 28 juillet 2018).

Malheureusement, je crains fort que les événements des dernières semaines soient contre-productifs et retardent plutôt que de faire avancer un sain dialogue au sein de la population.

Post scriptum (30 juillet) : le Théâtre du Soleil

Il y a quelques jours, j’ai envoyé un courriel à Madame Ariane Mnouchkine, qui devait me répondre à son retour du Japon, précisément sur l’embauche des acteurs et le mode de fonctionnement de son théâtre. Entretemps, le coauteur de la pièce, Michel Nadeau, a écrit ce texte dont je vous cite quelques extraits (je vous invite à lire son texte dans son intégralité). Le point central pour moi est que Robert Lepage n’a pas participé à l’embauche des acteurs car le Théâtre du Soleil n’embauche pas d’acteurs, il fonctionne sur un mode coopératif :

« D’où la question : pourquoi ne pas avoir engagé d’acteurs autochtones? Ariane Mnouchkine avait « offert sa troupe » à Robert pour faire une création. (…) Mais voilà, le Théâtre du Soleil, c’est une troupe, c’est un modèle unique en Europe. Ce n’est pas une compagnie qui engage des acteurs pour quelques mois selon les productions comme partout ailleurs. C’est une trentaine de comédien-nes, de nationalités diverses – sans aucun Canadien ou Autochtone – qui travaillent ensemble à la semaine longue, à l’année longue, depuis 5, 10, 15, 20 ans, même plus. (…)

L’idée maîtresse du Théâtre du Soleil est que le théâtre rassemble les humains au-delà de leurs différences. C’est pourquoi, ces acteurs ne se considèrent pas comme Français ou Chinois ou Iraniens mais comme des artistes sensibles à toutes les histoires et les cultures humaines.»

Une anecdote en terminant : saviez-vous que notre ancien Premier ministre, Maurice Duplessis descend probablement d’un esclave autochtone ?