L’énigmatique Paul Dupuis

Les plus âgés d’entre nous se souviennent de Paul Dupuis incarnant le journaliste et bras droit du curé Labelle, Arthur Buies (une autre personnalité hors norme), dans Les Belles histoires des Pays d’en Haut. Mais d’aucuns se rappellent qu’il fut aussi une vedette du cinéma britannique dans les années 1940.

Paul Dupuis est né à Montréal le 11 août 1916. Il est le fils de Pierre-Louis Dupuis, avocat puis juge, et de Carmel Girouard. Tout au long de sa vie il aurait renié son père, l’appelant le « mari de sa mère » et prétendant être le fils naturel d’un membre du haut clergé(7). Son grand-père, Louis Napoléon Dupuis, fut marchand et financier et un des fondateurs de Dupuis Frères. Il a également trois frères, Jacques, qui épousera Jeannine Bertrand  en 1948, René qui mariera Thérèse Painchaud en 1949(19). Dans l’avis de décès de leur père (La Presse du 12 juillet 1969), on apprend que le troisième frère, Yves est marié à Lorraine Décosse, mais je n’ai pas retrouvé leur acte de mariage. Les Dupuis sont d’origine acadienne(18). Paul épouse le 23 novembre 1939 Jacqueline Thérèse Godin, fille de Joseph Eugène et d’Hortence Mongenais, à Saint-Léon de Westmount.  Ils auront deux enfants mais se sépareront vers le milieu des années 1950.

Après des études au Collège classique L’Assomption, il rentre au Collège Saint-Laurent. C’est là qu’il rencontre le Père Legault, le fondateur des Compagnons de Saint-Laurent, qui l’initie au théâtre. Il commence sa carrière à Radio-Canada en 1937. En 1942, il est réalisateur et annonceur dans cette boîte(3).

En entrevue avec Radiomonde

En 1950, de passage à Montréal, Paul Dupuis se livre dans une entrevue fort intéressante réalisée par celui qui se présente comme un de ses vieux copains de travail, Lord Oh! Oh! (1). Nous en citerons de larges extraits.

L’auteur de l’article remarque des changements dans la personnalité de Paul Dupuis. Il se souvient de lui comme ricaneur et aimant se payer la tête du monde, surtout par le biais de la caricature, art qu’il semble maîtriser.

Lors d’une réception, dans les environs de Noël 1942, une jeune femme, épouse d’un héros de l’aviation française, se dit clairvoyante et lui prédit que tout va bientôt changer pour lui. Il va aller loin, va affronter le danger. Elle voit pour lui une grande solitude mais on entendra parler de lui.

Effectivement, en janvier 1943, attaché à titre de lieutenant au collège Brébeuf, il quitte Radio-Canada pour devenir correspondant de guerre en Europe. Il ne parlait pas un mot d’anglais à l’époque. En Angleterre, deux personnes qu’il croyait ses amis lui feront obstruction dans ses projets de reportage. Avec un des seuls copains qui lui restent, Jos Beauregard, il réussit à partir en reportage sur un destroyer. De retour en Angleterre, ils font face à des accusations de désertion, dénoncés par un faux ami. Heureusement, Ils seront bientôt lavés de tout soupçon. Chose compréhensible, Dupuis gardera rancœur envers ce calomniateur qu’il poursuivra jusqu’au Canada, mais en vain. « Il se sauve de moi », dira-t-il.

Jerry Willmott, un copain de Radio-Canada, lui aussi stationné à Londres, réussit à lui faire passer une audition pour le rôle de Johnny Frenchman dans le film du même nom du réalisateur Charles Frend (1945). Sa performance dans ce film le rendra célèbre en Angleterre. On l’invite partout, on le suit dans la rue. J. Arthur Rank le mettra sous contrat. Mais tout cela lui importe peu, confiera-t-il au journaliste de Radiomonde. Il préfère « regarder la mer ou rôder dans la tranquille beauté du Kent. »

Dans les années qui vont suivre, il jouera dans de nombreux films en Angleterre et même en France, souvent des premiers rôles. Citons : The White Unicorn (1947), Sleeping Car to Trieste (1948), Passport to Pimlico (1949), Madness of the Heart (1949), The Romantic Age d’Edmond T. Gréville (1949) dans lequel il est la vedette invitée (guest star), jouant aux côtés de Petula Clark, The Reluctant Widow (1950).En France, citons : L’inconnue de Montréal de Jean Devaivre (1950) avec Louis de Funès, Passion de femmes (1955). Il fait également une apparition dans le Napoléon de Sacha Guitry (1955).

Il aurait aussi joué au théâtre en Angleterre et en France en plus d’être correspondant pour le journal Parlons cinéma. Il illustrait souvent lui-même ses articles, selon le journaliste de Montréal-Matin, Marc Thibeault(13).

Retour au Canada

A-t-il le mal du pays ? En 1951, il confie au Photo Journal(16) : « Il faut quitter le Canada pour l’apprécier. Je n’ai jamais été un immigré. Les années passées loin de mon pays ont été pour moi des années d’exil, malgré le succès qu’on s’est plu à me reconnaître en Europe. »     

Paul Dupuis reviendra quelques fois au Québec, pour jouer, prêté par Rank films, dans La Forteresse (1947), un des premiers long-métrages de fiction québécois ou encore dans Tit Coq (1953) mais c’est fin mai 1955 que date son retour définitif au Québec(4). Tout de suite, les engagements se multiplient. Son premier est dans Flagrant délit, pièce de Deyglun réalisée par Guy Maufette à CBF. Au théâtre, on se souvient de son Henri IV de Pirandello, dont il est le metteur en scène en plus de tenir le premier rôle(8).

Ce serait après la mort de son père, le 11 juillet 1969 à l’âge de 81 ans, qu’il claque la porte de l’Union des artistes (qu’il réintègrera en juin 1975) et part pour un long séjour dans le Pacifique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, que beaucoup croient définitif(8). Mais, une fois de plus, il revient et reprendra sa carrière. Toutefois, la nomenclature de ses engagements serait trop longue à faire dans le cadre de cet article.

Son décès

Au moment de son décès, il venait d’enregistrer 7 émissions de Propos et confidences, dont seuls les quatre premiers épisodes avaient été diffusés. L’initiateur de cette série, Jean Faucher, rapporte qu’il avait mis deux ans à convaincre Paul Dupuis de se livrer. Il avait également joué dans un téléthéâtre L’Océan de Marie-Claire Blais qui n’avait pas encore été diffusé et il avait écrit un texte dramatique qui devait être produit l’été suivant(11).

Des gens comme Claude Jasmin, dans un blogue où il semble noircir le portrait de Paul Dupuis (17), rapportent que ce  dernier se serait suicidé. Mais cela m’apparaît faux. Les journaux de l’époque donnent assez de détails pour se convaincre du contraire. Reclus depuis quelques semaines à l’hôtel Nymark de Saint-Sauveur, on a retrouvé son corps dans son lit un livre dans les mains et ses lunettes sur son nez(9). L’autopsie révèle qu’il n’y a pas de trace de médicaments dans son sang et qu’il est probablement décédé d’une crise du pancréas ou d’une obstruction de la gorge causé par un excès de sécrétion(11). Le corps a été retrouvé le 23 janvier mais son décès remonterait à 3 jours auparavant, donc le 20 janvier 1976(7). Selon ses dernières volontés, il n’y a pas eu de cérémonie et ses cendres ont été jetées au vent.

Sa personnalité

Dans son blogue(17), Claude Jasmin décrit Paul Dupuis comme une personne au caractère exécrable, alcoolique, qui aurait été mis sur une liste noire, Dupuis n’obtenant presque plus d’engagements. La réalité semble tout autre.

Certes, il avait une drôle de réputation, il pouvait être d’une franchise brutale, mais il était droit. Jean-Paul Sylvain(12) le décrit comme un « [h]omme sans concession, tout d’une pièce. Il avait le courage de ses opinions et les défendait jusqu’au bout avec une ténacité remarquable. » André Rufiange(10), qui le connaissait depuis 25 ans, le dit « costaud et sobre en tout.» Il ajoute qu’il n’a jamais été heureux. « Il détestait tous les films qu’il avait fait (…) » Il lui aurait déjà confié qu’il aurait aimé vivre au XVIIe siècle sans lui expliquer pourquoi. C’était un solitaire et un introverti.

Yoland Guérard(9) le dit vrai et entier, ajoutant que «[s]i tous les artistes avaient la même conscience professionnelle qui habitait Paul, je crois que nous aurions un show-biz extraordinaire. » Huguette Proulx ajoute qu’on « a envié Paul, dénigré, critiqué parce qu’il était beau, bien élevé, cultivé, talentueux dans différents domaines et c’est beaucoup à pardonner à un même homme.» Frenchie Jarraud disait qu’il fuyait l’amour et même l’amitié. « Il avait beaucoup souffert ces derniers temps et il avait des colères terribles et difficiles à comprendre pour ceux qui ne le connaissaient pas ou peu. » « Si un rôle ne lui plaisait pas, il refusait. Les compromis… pas lui » de souligner Janine Fluet. Nicole Germain, quant à elle, déclare qu’elle n’a « jamais rencontré quelqu’un d’aussi doué. »

Jean Faucher(11) révèle que, pendant le tournage de Propos et confidences, « Paul Dupuis s’est révélé charmant et parfait avec tout le monde. (…) [il] fut un être extrêmement agréable. »

Le président de l’Union des artistes, Robert Rivard, l’avait vu quelques semaines auparavant à la fête annuelle de l’Union et déclare qu’il paraissait en bonne santé physique et morale(13). Il se dit très lié à Paul Dupuis.

Du jeune homme ricaneur à l’adulte misanthrope, les années de guerre et les trahisons ont peut-être altéré son caractère. Mais quel parcours ! À lire les témoignages sur lui, il demeure un personnage pour le moins fascinant.

Annexe

Les correspondants de guerre canadiens-français.

Aimé-Jules Bizimana, doctorant au département de communication de L’UQAM nous livre une des rares études sur le sujet.

Le premier correspondant est Gérald Arthur, chef annonceur à la station Radio-Canada de Montréal (avril 1940), relevé par Jacques Desbaillets en novembre 1940 qui restera en Angleterre jusqu’en juin 1942. Fin 1942, Paul Dupuis, François Bertrand, René Lecavalier et Alain Gravel quittent Montréal et se dirigent vers l’Angleterre pour prendre en charge les émissions de Radio-Canada en collaboration avec la BBC et les services alliés. Paul Dupuis anime l’émission « Sur le qui-vive » et effectue des reportages à partir de la France. Bertrand et Lecavalier seront envoyés à Alger. Eddy Baudry, auparavant animateur de «Rue principale» sur les ondes de CKAC, s’enrôle dans l’armée belge en novembre 1941.  Il sera tué à la suite de tirs sur l’avion qui le transporte couvrir la conférence de Casablanca (Churchill-Roosevelt) en janvier 1943. Marcel Ouimet, Benoît Lafleur et Paul Barette quittent le service des nouvelles de la société d’État à Montréal et rejoignent l’unité outre-mer à Londres en juin 1943. En Italie, l’agence de presse Canadian Press est représentée par trois correspondants parmi lesquels le Canadien-français Marcel Desjardins.

Benoît Lafleur et son technicien Joseph Beauregard seront invités dans les appartements privés du pape. Finalement, René Lévesque quitte Radio-Canada et rejoint la section française de La Voix de l’Amérique. Il arrive à Londres le 17 mai 1944.  En février 1945, René Lévesque est affecté à la 3e Armée américaine du général Patton après huit mois au studio de la station américaine à Londres. 

Sources

(1)    Johnny Frenchman à Montréal – Lord Oh ! Oh ! (pseudonyme d’Hervé de St-Georges, je crois) – Radiomonde, 15 juillet 1950.

(2)    Paul Dupuis qui se révèle par ses œuvres exposées au «  400 » un excellent caricaturiste  déclare froidement : « J’ai horreur des gens qui font de l’esprit » – Radiomonde 2 août 1952.

(3)    Dixième anniversaire de Paul Dupuis au cinéma – Radiomonde, 10 janvier 1953.

(4)    Paul Dupuis est revenu ! – Radiomonde et Télémonde, 4 juin 1955.

(5)    Paul Dupuis, meneur de jeu à l’émission « Au p’tit bonheur »- Radiomonde et Télémonde, 9 juillet 1955.

(6)    Paul Dupuis créera la vedette de « L’Amour toujours l’Amour» un nouveau  roman radiophonique à CKVL – Radiomonde et Télémonde, 22 septembre 1956.

(7)    Montréal Matin, 24 janvier 1976.

(8)     La Presse, 24 janvier 1976.

(9)     Journal de Montréal, 24 janvier 1976.

(10)  André Rufiange, Journal de Montréal, 25 janvier 1976.

(11) Journal de Montréal, 25 janvier 1976.

(12) Jean-Paul Sylvain, Journal de Montréal, 26 janvier 1976.

(13) Montréal Matin, 25  janvier 1976.

(14) The Gazette, 26 janvier 1976.

(15) Télé-Radiomonde, 7 février 1976.

(16) The Wonderful World of Cinema.

(17)Mort à Saint-Sauveur! [Paul Dupuis] – Blogue de Claude Jasmin.

(18) Site Nos origines.

(19) BMS 2000.

[Photo : Paul Dupuis dans La Forteresse – 1947]

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