Le vol du siècle

Au début des années 1950, un vol audacieux de près de 2 millions $ est perpétré au domicile d’un extravagant millionnaire du Nevada. Son auteur est une jeune femme de Sainte-Agathe. Cette affaire, dont bien des aspects sont nébuleux, a été qualifiée de plus grand vol de l’histoire des États-Unis par les journaux de l’époque. Un vrai scénario de film.

Fille et épouse de médecins

Fille de médecin, sœur cadette de la pianiste virtuose Marie Laure Choquette, dont nous avons déjà parlé, Jeanne d’Arc, elle-même excellente pianiste, a remplacé cette dernière à plusieurs reprises à la radio. Elle a été aussi secrétaire de Mus-Kee-Kee, commanditaire de l’émission à la radio dans laquelle sa sœur se produisait.

Michaud-Choquette-Jeanne-1Marie Jeanne d’Arc Françoise Choquette, fille d’Omer Choquette et de Dosithée Nelly Boucher est née le 1er février 1916 et baptisée le lendemain à Ste-Agathe-des-Monts. Jeanne d’Arc Choquette épouse Laurent Michaud, fils d’Oswald Michaud et de Marthe Camus, à la paroisse Ste-Agathe le 22 juin 1936 [BMS 2000]. Vous pouvez lire notre article pour en savoir plus sur les Michaud.

Après leur mariage, le couple s’installe au Lac St-Jean. Le docteur Laurent Michaud d’Hébertville-Station est inspecteur des renardières des comtés de Chicoutimi, Roberval et Lac St-Jean [Le Soleil, 3 novembre 1938]. Le baptême d’un enfant en 1937 confirme qu’il s’agit bien d’eux. Par la suite, on les retrouve à Québec en 1941 comme en fait foi un entrefilet annonçant qu’ils reçoivent la visite de Mme José Delaquerrière, tante du docteur, et de sa fille, Lilianne [Le Canada, 26 juin 1941]. Il semble bien que le Dr Laurent Michaud d.m.v. ph.d du Laboratoire de recherche vétérinaire qui se joint à l’école de médecine vétérinaire de St-Hyacinthe en 1948 soit notre médecin [Le Courrier 11 mars 1949]. À moins qu’il y ait deux Laurent Michaud, vétérinaires.

Le couple aurait émigré par la suite vers les États-Unis. C’est probablement dans ce pays qu’ils ont divorcé [La Presse, 17 mars 1952]. Nous ne savons ni où ils se sont établis, ni quand ils ont divorcé.

Il y a au moins un autre docteur Laurent Michaud à cette époque. En 1943, le lieutenant docteur Laurent V. Michaud, fils de M. Mme J-A Michaud de Bath N-B, se fiance avec Cécile Simard [Le Soleil 17 avril 1943]. Ce docteur Laurent Michaud est radié pour 5 ans en 1948 [Gazette officielle 30 octobre 1948].

Un vol qualifié du plus important de l’histoire américaine

Le 29 février 1952, un millionnaire excentrique, LaVere Redfield de Reno, Nevada, se fait voler son coffre-fort à son domicile. Celui-ci contiendrait 300 000 $ en argent, 50 000 $ en bijoux et 1 000 000 $ en valeurs négociables [L’Action catholique, 18 mars 1952]. Ce serait le plus gros montant jamais volé aux États-Unis. Deux semaines plus tard, le dimanche 16 mars, Jeanne d’Arc Choquette-Michaud se fait arrêter à Flagstaff, Arizona, à sa descente de train. Elle a en sa possession une valise contenant argent, bijoux et obligations.

Détenue en cellule, elle fait une crise d’hystérie, hurlant en français et en anglais, et tente de se suicider en absorbant une forte dose de somnifères [L’Action catholique, 18 mars 1952] [La Presse, 17 mars 1952].

La Presse va suivre l’affaire de près. Le quotidien raconte que Jeanne d’Arc Choquette est la fille d’un médecin de Sainte-Agathe-des-Monts, née en 1913 (en réalité en 1916, le journal la confond avec sa sœur), qu’elle a fait ses études à St-Jérôme et au conservatoire de musique, qu’elle a participé à plusieurs émissions de radio.

Rejoint au téléphone par le journaliste, le père (alors âgé de 80 ans, il décédera l’année suivante) n’est pas au courant de l’arrestation et affirme ne pas avoir de nouvelles de sa fille depuis plusieurs années [La Presse, 17 mars 1952].

Accusée de transporter des biens volés entre États américains, la caution de Jeanne d’Arc Choquette est fixée à 100 000 $. La loi américaine est parfois bien étrange. L’accusation de transporter un butin volé d’un État à un autre peut valoir de 5 à 10 ans de pénitencier alors que le cambriolage en soi est condamnable de 2 à 5 ans.

Redfield et Choquette se connaissaient. Ils auraient fait connaissance dans une maison de jeu, selon un intime non identifié de cette dernière [L’Action catholique, 18 mars 1952]. La Presse rapporte que la présumée victime, LaVere Redfield, recevait régulièrement Madame Choquette et qu’il se dit stupéfait et bouleversé par son arrestation. J’avais une entière confiance en elle, affirme-t-il. [La Presse, 17 mars 1952]. Comme on le verra plus loin, cette déclaration est en contradiction avec ce qu’il racontera au tribunal.

Lors de son arrestation avec une mallette contenant 50 000 $ en billets de banque, 28 bijoux et une liasse de valeurs mobilières, Jeanne d’Arc Choquette se déclare compositeur de chansons et écrivain. Elle était descendue du train en direction de Chicago.

Le chef de la division du FBI pour l’Arizona déclare que les obligations qu’elle transportait valaient près de 180 000 $. Certains bijoux valaient jusqu’à 10 000 $. Jeanne d’Arc habiterait à Reno, une ville de jeu, mais refuse de donner son adresse, affirmant qu’elle ne fait qu’exister.

Quelques heures avant son arrestation, la police de Reno avait découvert le coffre-fort de 400 livres dans le puit d’une mine abandonnée. Il avait été ouvert à l’aide d’explosifs et avait été vidé. Edgar Hoover, à Washington, va jusqu’à préciser qu’elle voyageait à bord du California Limited lorsqu’elle a été repérée par des détectives. Hoover ajoute que Choquette vit à Reno depuis 2 ans sous le nom de Jeanne Michaud. Dans le train, elle voyageait sous le nom de Mme Arthur Grant. 5 autres personnes avaient déjà été arrêtées dans le cadre de cette affaire [La Presse, 17 mars 1952].

Qui est LaVere Redfield ?

LaVere Redfield est pour le moins un personnage excentrique. Impassible depuis le vol, il s’excite soudainement lorsqu’il apprend que le coffre est retrouvé, espérant qu’une partie du butin s’y trouve encore.

À sa mort en 1974, sa fortune est évaluée à plus de 70 millions $, principalement en pièces de 1$ en argent qu’il avait accumulé toute sa vie. Redfield et sa femme Nell serait arrivé à Reno en 1935, attiré comme bien des millionnaires par le fait que le Nevada affirmait ne pas avoir de taxes sur le revenu, sur les entreprises ni sur les héritages. Ils achètent une grande maison de pierre sur la rue Mount Rose. Redfield dépense de fortes sommes dans les casinos de la ville. Il est impliqué dans une douzaine de procès avec la ville et fréquente le conseil de ville dans le seul but de faire baisser ses taxes foncières. Il a plusieurs véhicules mais se rend au casino à pied pour ne pas dépenser d’essence. Il se promène en jeans, ne veut jamais se faire photographier afin que personne ne le reconnaisse.

En 1958, il se défend seul dans un  procès pour évasion fiscale, ce qui l’amènera à être condamné à la prison.

Un jour, ayant gagné 2 300 $ au casino, il revient chez lui à pied. Quelqu’un le suit. Rendu à Forest Street, ce dernier le menace en lui demandant de remettre l’enveloppe brune contenant l’argent qu’il tient solidement dans ses mains. Redfield refusant d’obtempérer, le malfrat saisit une brique, le frappe aux mains puis à la tête à plusieurs reprises. Il résistera jusqu’à ce que des secours arrivent. Il n’aura jamais desserré les poings. [The Curious Life of Nevada’s LaVere Redfield – Jack Harpster]

Les autres suspects

La veille de l’arrestation de Jeanne d’Arc Choquette, la police avait épinglé 4 suspects. Louis Gazzigli, 44 ans, ancien boxeur frayant avec le milieu interlope, Leona Mae Girodano, 37 ans, serveuse dans une maison de jeu, appréhendé en Californie, John Triliegi, 37 ans et Frank Sorrenti, 36 ans, vendeurs porte-à-porte de savon, appréhendés à Milwaukee. Un ex-bagnard sans travail, Andrew Young, 46 ans, avait été arrêté le 11 mars. Tous nient leur participation au vol. La serveuse avait donné le premier indice aux enquêteurs en tentant de changer un billet de 1 000 $ dans une maison de jeu. Elle affirma que ce billet lui avait été donné par un certain Andy de Milwakee.

Elle avoue être l’instigatrice du vol

Le 24 mars, Le Soleil rapporte qu’elle s’est confiée le samedi précédent à Platt Cline, rédacteur du Daily Sun de Flagstaff juste avant d’être reconduite à Reno. Elle a organisé toute l’affaire et vu à tous les préparatifs, mais elle n’a jamais rencontré les hommes qui ont volé le coffre-fort. Elle aurait exigé que les hommes ne soient pas armés et qu’ils ne fassent pas de mal au chien de Redfield. Elle se serait assuré de l’absence des habitants de la maison cette journée-là.

Elle affirme que ses parents lui ont appris à être généreuse et à se préoccuper des gens dans le besoin. Elle avait l’intention d’utiliser cet argent à bonnes fins.

« Ce vieil avare avait deux millions de dollars qui trainaient dans la maison, à part plusieurs autres millions », ajoute-t-elle. « J’ai décidé que cet argent devait circuler. » Elle affirme que Redfield lui avait donné le coffre-fort et qu’il en sortait souvent de l’argent pour le caresser en disant : « C’est tout à moi. »

Refusant de nommer ses autres complices, elle avait donné 36 000 $ au vieil homme à tout faire du ranch, Benton Henry Robinson, 65 ans, qui a aussi été appréhendé avec cette somme dissimulée dans un oreiller. Ce dernier va plaider coupable en cour d’avoir transporté le butin avec Mme Michaud d’un État à un autre.

Le procès

Le 23 juin le procès de Jeanne d’Arc Choquette commence. Redfield, qui avait tenté de se soustraire à la justice se voit imposer une caution de 50 000 $ afin de s’assurer de son témoignage. La semaine précédente, il avait préféré faire 36 heures de prison à San Francisco et à Reno, sous prétexte qu’il ne voulait pas être la cible des photographes. Finalement, lassé de la nourriture en prison, il paie sa caution.

Le 24 juin, Jeanne d’Arc Choquette fait sensation à la cour de Carlson City, Nevada, en prétendant que Redfield aurait accepté de se faire cambrioler en échange de ses faveurs. Elle l’a affirmé en criant, ce, sans se soucier des remontrances de son avocat, des procureurs et du juge. Sur ses faveurs sexuelles, elle aurait refusé de les accorder chez lui en l’absence de sa femme, car cela aurait été inconvenant et immoral. Par la suite ils se seraient inscrits comme mari et femme dans un hôtel de Los Angeles. Elle dit avoir voulu assurer sa sécurité financière. Au cours de sa déposition, elle affirme même qu’elle aime Redfield. Ses propos devenant trop salés, les autorités judiciaires demandent à toute personne de moins de 21 ans de quitter le tribunal.

Anthony Gazzigli, croupier d’un casino, qui a admis avoir participé au vol, prend la défense de Choquette. Elle avait organisé le cambriolage parce que Redfield lui avait proposé 3 000 $ en échange d’une proposition malhonnête tout en lui disant qu’il l’aimait.

Le lendemain, elle est reconnue coupable de complicité dans le vol par le jury composé de huit hommes et quatre femmes qui ne tinrent pas compte de la thèse de la complicité de Redfield. Pourtant Redfield, tout en niant avoir consenti au vol, s’était montré si hésitant et si évasif lors de son témoignage que le juge s’était impatienté. À la barre, Redfield soutient que Choquette lui aurait affirmé qu’elle serait entrée illégalement aux États-Unis. C’est faux ! s’écrie cette dernière. Redfield pense qu’elle a pu prendre connaissance de l’emplacement du coffre-fort lorsqu’il l’amena chez lui en janvier. Il la pria ensuite de se cacher dans la garde-robe afin de ne pas être vue de gens connaissant sa femme. À ce moment-là, elle prit un portefeuille qui était dans un de ses vêtements. Il lui aurait dit qu’elle devait être une voleuse. Il poursuit en disant qu’il ne veut plus la revoir et lui remet 30 $ qu’il aurait pariés pour elle. Il ne l’aurait plus revu par la suite. Son témoignage est en totale contradiction avec ses déclarations aux journaux en mars précédent.

Dans un papier en possession de Jeanne d’Arc Choquette lors de son arrestation, se trouvait l’emplacement d’une pièce secrète dans la maison de Redfield. La police avait découvert dans la cachette 270 000 pièces de 1 dollar en argent pesant près de 10 tonnes.

La sentence

Le 30 juin, Jeanne d’Arc Choquette reçoit sa sentence. Cinq ans de prison à purger dans un pénitencier fédéral. Robinson, qui a servi d’intermédiaire entre la pègre et Choquette reçoit 4 ans. La serveuse est condamnée à un an et un jour de prison pour avoir volé 1 000 $ au voleur. En septembre Young reçoit une sentence de un an de prison, Tigelli de cinq.

Les sommes volées et retrouvées varient beaucoup, au point qu’on en ignore la valeur exacte. La valeur totale du larcin est évaluée entre 500 000 $ et 2 400 000 $. Redfield se contredit beaucoup, au point où l’on se demande si effectivement le cambriolage avait été organisé avec son consentement. Ou bien, serait-ce la vengeance d’une femme humiliée ? Durant le procès, on apprend que la moitié de la somme dérobée revenait à Jeanne d’Arc Choquette, le reste étant partagé entre ses complices. A-t-elle caché de l’argent qu’elle aurait pu récupérer à sa sortie de prison ? Ici nous nageons en plein mystère car nous ignorons ce qui est advenu d’elle par la suite.

Sources

Radiomonde, 1er mars 1939, 22 mars 1952,.

La Presse, 17 mars 1952, 23, 24, 25 juin1952, 1er juillet 1952.

L’Action catholique, 18 mars 1952.

Le Soleil, 24 mars 1952, 1er avril 1952, 25 juin 1952, 13 septembre 1952.

Le Devoir, 7 juin 1952

Le Canada, 26 juin 1952.

Life, 7 juillet 1952 (Photo).

Reno Gazette Journal.

EveryBodyWiki