La Recherche de Marcel Proust [2]

proust 2[Deuxième partie de deux – Lire la première partie]

S’il y a bien un sujet que la littérature antérieure n’aborde pas aussi crûment que Proust, c’est l’homosexualité. Une époque pincée, oui, mais l’homosexualité n’était pas un problème pour beaucoup ; bien qu’il fallut que cela se fasse dans la plus totale discrétion. C’est donc une démystification de l’homosexualité que fait Proust dans un roman où beaucoup de personnages sont homosexuels. Ainsi nous verrons le baron de Charlus entretenir un jeune homme que son propre neveu finira par entretenir à son tour un peu plus tard ! Les amours féminines sont aussi en avant-scène ; la belle Albertine sera soupçonnée de s’adonner à des plaisirs lesbiens tout au long du récit, comme bien d’autres jeunes filles… Justement, le personnage d’Albertine est en fait un certain « Albert » que connaissait Proust. Qu’il s’agisse d’un homme explique en effet l’impossibilité de consommer son amour pour Albertine.

Ce ne serait pas déplacé de considérer la Recherche du Temps Perdu comme étant un roman d’avant-garde. En plus d’être un des premiers à avoir abordé des impressions d’états de conscience presque tabous — demi-sommeil, expériences de « mémoire involontaire », l’ivresse, l’hypnose, rêves — il aura aussi révolutionné le style littéraire alors de mise. L’auteur lui-même ne saura pas exactement l’étendue de son œuvre : « Faut-il faire un roman, une étude philosophique, suis-je romancier ? » Il notera autre part : « J’ai en train : une étude sur la noblesse, un roman parisien, un essai sur Ste-Beuve et Flaubert, un essai sur les femmes, un essai sur la pédérastie (pas facile à publier), une étude sur les vitraux, une étude sur les pierres tombales, une étude sur le roman… »

Si l’auteur lui-même n’arrive pas à saisir l’ampleur de la Recherche, imaginez ce que devait en penser les éditeurs et imprimeurs ! Ce n’est qu’en 1913 — 5 ans après le début de la rédaction du premier tome — qu’il trouvera un éditeur en la personne de Bernard Grasset par l’entremise d’un certain monsieur Gaston Calmette, alors à la tête du Figaro. Mais attention : à compte d’auteur !  Il finit par conclure une entente avec Grasset afin de publier l’entièreté de son œuvre. « Je suis comme quelqu’un qui a une tapisserie trop grande pour les appartements actuels et qui doit la couper. » dira Marcel Proust. Cependant, en 1914, la guerre éclate. Proust, habitué de ressasser, reprendre, récrire, jusqu’à corriger les textes imprimés (!) — « Cher ami et éditeur, vous paraissez me reprocher mon système de retouches. Je reconnais qu’il complique tout… » dira-t-il un jour à Grasset — profitera du temps de guerre pour quadrupler le volume de la Recherche. Voilà qui n’aura pas beaucoup aidé à la cause !

La guerre terminée, la NRF publiera Proust. Il reçoit le Goncourt en 1919 pour « À l’ombre des jeunes filles en fleur », second tome de la Recherche, superbe moment de littérature ; volume dans lequel il voit pour la première fois sa précieuse Albertine se promenant sur les digues de Balbec. C’est le début du succès pour Marcel Proust qui l’aura attendu toute sa vie, pour le trouver désagréable et s’en cacher alors qu’il l’aura obtenu. En effet, pour écrire son livre, il aura dû se cloitrer dans un appartement capitonné de liège. « Vous voyez, j’ai fini par m’enterrer vivant » confie-t-il à Lucien Daudet, stupéfait de voir la chambre de l’écrivain. On finira par l’appeler : « L’ascète de la rue Hamelin » et « Le reclus volontaire ». Son œuvre inachevée sera publiée en entier, jusqu’en 1927, 5 ans après la mort de Proust. « Les écrivains de son temps louèrent son œuvre monumentale » écrira Lucien Daudet.

Marcel Proust, couché dans son lit, la plume à la main, silencieux, malade, révolutionne l’art d’écrire et crée une nouvelle génération d’écrivains en rédigeant ce long poème en prose, le plus beau jamais écrit, ou se succèdent de sublimes métaphores qui font du livre quelque chose d’immortel. Jamais un homme n’a creusé aussi profond et je soupçonne Kerouac, amateur de Proust, d’y faire référence lorsqu’il pose comme règlement prosaïque : « Blow as deep as you want to blow »  (Creuse aussi loin que tu veux creuser).

L’œuvre de Marcel Proust restera en dehors de toute référence, originale au sens le plus strict du terme. Il survole son époque. Certains diront que son travail est « une adaptation de l’approche psychanalytique freudienne à  la littérature » ce qui est une méprise totale puisque Proust ne s’intéressait pas beaucoup à la psychanalyse et qu’il est mort avant les grands remaniements de Freud du début des années 20. Tout au plus, il dégage un aura début 20ième, comme toutes les époques doivent transparaître au travers les œuvres des grands écrivains. Mais reste que son travail est immuable, intemporel, pur style, qui fait que le sujet du livre n’existe plus derrière le discours magnifique du narrateur. Grâce à Proust qu’il ait cessé, un soir, « de se coucher de bonne heure » !

Élève stupide selon ses professeur, incapable d’écrire selon lui, mauvais traducteur de Ruskin, refusé un millier de fois par toutes les boîtes du tout Paris, refusé par André Gide à la Nouvelle Revue Française, ce dernier finira pas s’en mordre les doigts. Il s’excusera formellement à Marcel Proust, dira que le refus du manuscrit proustien aura été « la plus grande erreur de jugement » de la NRF. Drôlement, Gide aura refusé celui dont il récitera la prose à voix haute, la considérant sublime, quelques années plus tard…

Ayant abdiqué de vivre dans le monde, accepté tous les refus pour poursuivre son œuvre dans le silence, Marcel Proust aura fait un très beau cadeau à la littérature de son temps… et à celle d’aujourd’hui.

 

[Proust sur Wikipédia – Centenaire de chez Swann le 14 novembre 2013 dans le Magazine littéraire – dans le Figaro – dans Acta Fabula. ]