La Pourpour : de moins en moins fanfare…

Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu un coup de cœur aussi fort en musique. J’écoute depuis une semaine les pièces qui composent le nouvel opus de la Fanfare Pourpour, leur cinquième : La Pourpour. Aucun temps mort sur ce disque, que des atmosphères irrésistibles et magistralement orchestrées. J’y reviendrai.

Vous rappelez-vous de l’Enfant fort? C’était une fanfare de rue qui paradait dans nos quartiers, souvent le samedi après-midi sans qu’on s’y attende au milieu des années 70… Et puis, l’Enfant fort est devenu la Pouet Pouet Band quelques années plus tard, conjuguant théâtre, fanfare et chanson, encore là, souvent dans des espaces publics improvisés. En 1984, quelques membres du Pouet Pouet se sont joints au Montréal Transport Limitée, troupe de cabaret underground qui gravera un seul vinyle composé de pièces rock ou aux couleurs reggae. On peut déjà y entendre Lou Babin que plusieurs découvriront seulement dans le film Le Party de Pierre Falardeau où elle chante Le cœur est un oiseau de Richard Desjardins. C’est en 1995 que naît à proprement parler la Fanfare Pourpour. Des membres pionniers issus des formations mentionnées plus haut invitent de jeunes musiciens à se joindre à eux. Ces nouvelles recrues s’expriment dans des styles divers, ce sont des instrumentistes doués pour la composition, et quelques-uns représentent à l’époque le jazz d’avant-garde d’ici.

Aujourd’hui en 2015, la Fanfare compte une vingtaine de musiciens provenant d’horizons divers. Lou Babin (accordéon et voix) est un peu l’âme de cette grande famille de musiciens bohêmes. Dans les photos d’archives, on la reconnaît entourée de ses complices troubadours, déjà inséparable de son accordéon. Il serait trop long d’énumérer tous les musiciens de la Fanfare Pourpour actuelle, mais plusieurs de ceux qui y jouaient dès la première heure sont restés fidèles à cet ensemble hors normes. Plutôt indéfinissable leur musique, tant elle puise à de multiples sources. Elle est bien sûr musique du monde et souvent elle s’exprime en valses rappelant des mélodies d’Europe de l’Est. On a souvent apposé le qualificatif de « festive » à la musique de la Fanfare, mais j’avoue être le plus souvent touché par leurs envolées mélancoliques (oui, l’âme slave…) et je me réjouis que plusieurs de leurs nouvelles compositions en soient inspirées sans délaisser leur chaleur à la Nino Rota…

En écoutant La Pourpour, on est souvent transporté par des orchestrations inventives dont la progression évoque d’abord l’introspection et nous entraîne peu à peu vers l’exubérance et  l’éclatement…

Bien que la majorité des compositions de la Fanfare Pourpour soient instrumentales, sur ce cinquième disque, on découvre quatre chansons fortes qui nous amènent dans des univers différents : Le Tango de l’avion, une magnifique composition de Jean Derome qui a cosigné les paroles avec Nathalie Derome, l’irrésistible Que deviendra la Lune dont les paroles de Suzanne Hurtubise ont inspiré la superbe composition du guitariste Luc Proulx, l’envoûtante Je n’ai pas fait l’amour, un texte d’André Duchesne sur une musique de Jean Derome (chanson extraite de l’opéra Clockville d’André Duchesne, 1981) et enfin Le Bar brumeux de la nuit, une musique originale de Jean Derome sur un très beau texte d’André Duchesne. Que deviendra la Lune est un « tube », on l’écoute une seule fois et elle nous reste en tête. Le Tango de l’avion, Le Bar brumeux de la nuit et Je n’ai pas fait l’amour sont nettement plus marginales, elles ne tourneront pas souvent à la radio sauf sur les ondes des radios alternatives (la radio grand public manque tellement d’audace et d’imagination…) Mais ce sont des chansons qui ont du cœur au ventre! Leurs envolées vocales particulières ou leurs incursions jazzy subtiles se démarquent de tout ce qui se fait en chanson à l’heure actuelle.

Je la trouve de moins en moins fanfare et de plus en plus libre, cette musique de La Pourpour. Le violoniste Guido Del Fabbro qui en a signé les arrangements n’avait que dix-huit ans quand il a joint la Fanfare en 1998. Aujourd’hui, il en est l’un des musiciens pivots.

Je pense que son cheminement représente celui de plusieurs des musiciens qui ont évolué au fil des ans au sein du groupe, peut-être ce que Lou Babin a toujours souhaité pour les membres de sa grande famille de poètes musiciens.

La Pourpour s’inscrira comme une œuvre majeure, je pense, parmi les réalisations de la Fanfare Pourpour. Un disque multiple où la poésie s’éclate dans des orchestrations inventives et des paroles en toute liberté. Une écoute qui fait du bien en ces temps où tant de musiques restent dans l’ombre… dans l’ombre des moules imposés.

[Nouvelle version publiée le 28 octobre 2015.]

Animateur de radio (CINQ-FM, CIBL-FM), auteur-compositeur-interprète, François Martel nous dévoile ses coups de cœur en chanson francophone. François anime une émission hebdomadaire sur la chanson francophone: Vinyle en mille morceaux à l’antenne de CIBL – 101,5 FM le dimanche matin à compter de 10 h. Site de François Martel.

Fanfare Pourpour.

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