La physique en peinture – Quand le paysage devient quantique

Denis Larouche A.O.C.A.D.
Collaboration spéciale

À vrai dire, la science et l’art ont fait route commune pendant des siècles, depuis la Renaissance. Da Vinci était à la fois artiste et ingénieur. Les peintres et les médecins étudiaient l’anatomie. Bach, de son vivant, était souvent vu comme un mathématicien plutôt que comme un compositeur.

Jusqu’au 19ème siècle, artistes, philosophes et gens de science étaient parfois les mêmes personnes et plusieurs ont écrit des livres résumant l’entièreté des connaissances humaines de leur époque. À partir du 19ème siècle, cela n’était plus possible. La somme des connaissances en sciences était simplement devenue trop grande pour être contenue dans une seul livre, ou maîtrisée par une seule personne. La spécialisation des recherches amena une multiplication des disciplines scientifiques et, dans bien des cas, un isolement des champs de recherches les uns par rapport aux autres.

Au début du 20ème siècle, suite à la révolution impressionniste, un phénomène similaire se produisit en arts, où plusieurs nouvelles approches (postimpressionnisme, fauvisme, cubisme, photographie…) devinrent des champs de recherche distincts, en partie isolées des autres.

C’en était fait de l’union des arts et de la science.

Bien qu’artiste, j’ai toujours été attiré par la symbolique du langage des mathématiques et de la physique, d’où un désir d’intégrer celui-ci à mes tableaux. La série Intégration en est la plus récente expression.

Cette série joue sur deux plans symboliques. Du côté mathématique, le titre fait référence au calcul intégral (Newton, Leibniz). Cette branche des mathématiques permet entre autres de calculer la longueur d’une ligne courbe, ou la surface d’une ondulation, etc. en réduisant celles-ci en une multitude d’éléments infinitésimaux, qui sont ensuite additionnés pour obtenir l’ensemble. Dans cette optique, l’arbre est la somme de ses composantes: tronc, branches, feuilles, cellules, … La somme (l’intégrale) sera d’autant plus précise que les parties sont petites.

Du point de vue de la physique des particules, l’imagerie de la série renvoie à la nature quantique des objets qui nous entourent. Les rochers désorganisés et de grosseurs diverses représentent la matière brute, allant jusqu’aux atomes, constituants fondamentaux du monde. C’est pourquoi je suis fasciné par la texture des roches. Ils suggèrent également la nature probabiliste de la physique quantique (Schrödinger), allant de pair avec le principe d’indétermination d’Heisenberg.

En physique, l’emplacement d’une particule est considéré sous la forme d’une courbe de probabilité. À mesure que l’on additionne ces « probabilités » on passe insensiblement du probabiliste au déterministe et aux objets familiers qui nous entourent. Ainsi, si la position de chaque feuille de l’arbre est aléatoire, sa forme finale est déterminée par la génétique. C’est pour cette raison que les rochers d’avant-plan sont traités de façon plus précise, alors que ceux d’arrière-plan misent d’avantage sur la texture et l’aléatoire, formant un pont entre deux façons de considérer la matière.

Ceux qui connaissent mon travail savent que mes tableaux contiennent habituellement des équations et que celles-ci sont toujours en relation directe avec le thème de l’œuvre. Le tableau décrit une scène – l’équation en donne le sens. Rompant avec cette habitude, les équations sont ici absentes, pour ne pas affecter la symétrie de la composition. Cette symétrie est un concept cher aux physiciens: symétrie de jauge, de rotation, de forces, etc… C’est aussi pourquoi l’arbre est souvent centré.

En fait, pour jouer plus avant sur cette idée, certains tableaux de la série montrent les mêmes empilements rocheux, parfois vus du sol (axe des x) parfois, de la verticale (axe des y) et les rochers ont essentiellement la même apparence. Cette symétrie de rotation n’était pas prévue dans le concept, mais je n’ai pas pu résister lorsque l’opportunité s’est présentée.

Denis Larouche A.O.C.A.D.
Alumnus of the Ontario College of Art & Design
Gatineau, QC. 2018

La Galerie Old Chelsea présentera une exposition solo des œuvres de Denis Larouche, du 12 au 31 juillet 2019

Larouche_Intégration no 10

 

Larouche_Intégration no 2