Henri Letondal, l’homme-orchestre

Musicien, chanteur, acteur au théâtre et au cinéma, critique musical, journaliste, enseignant, metteur en scène, directeur artistique, animateur de radio… Dans la presse écrite, au théâtre, au cinéma, à la radio, de Montréal, Paris ou Hollywood, Henri Letondal semble faire flèche de tout bois.

Henri Letondal est né le 29 juin 1901 à Montréal. Il est issu d’une famille de musiciens de la bourgeoisie canadienne française. Son grand-père, Paul Letondal (1831-1894) fut pianiste, organiste, compositeur et professeur. Né en France, il arrive au Canada en 1852 à la demande des Jésuites pour être professeur au Collège Sainte-Marie et organiste au Gésu. Son père, Arthur Letondal (1869-1956) sera lui aussi pianiste, organiste, professeur et musicologue. Sa mère Ludivine Rolland est la fille Jean-Damien Rolland, maire d’Hochelaga (1876-1879) et petite fille Jean-Baptiste Rolland, président fondateur des Papiers Rolland à Saint-Jérôme. (voir la généalogie Letondal sur le site nos origines)

Henri aura un frère, Paul (1898-1985) qui sera médecin et le père de l’actrice Ginette Letondal. Le 14 avril 1926, Henri Letondal épousera Marthe Desaulniers à Montréal. Ils auront un fils, Jacques, qui entrera dans les ordres (voir plus bas).

Sa jeunesse

Après son cours classique au Collège Sainte-Marie, il poursuit ses études au Collège d’Edmonton, en droit selon Pierre Pagé1. Violoncelliste de talent, il abandonne ses études pour joindre durant 2 ans un ensemble à corde prisé dans l’Ouest canadien2.

À l’âge de 18 ans, selon le Devoir3, seule source à le mentionner, il aurait entrepris un voyage à Paris où il devient courriériste pour différentes revues de cinéma.

Pierre Pagé1 souligne son talent précoce pour le théâtre. À l’âge de 13 ans, au collège, il interprète avec succès le personnage de l’Aiglon d’Edmond Rostant. En 1915, sa pièce en un acte Un jeune homme nerveux est présentée au Monument national. D’autres pièces de son cru seront jouées dans les années suivantes. Il en aurait réuni plusieurs dans un recueil, Fantoches, en 1922.

Presse écrite

De retour au Québec, il rédigera des critiques sur la musique dans le journal Le Canada pendant un certain temps avant de joindre La Patrie2.

Dès 1921, il devient critique de spectacles et de concerts pour La Patrie. De 1925 à 1929, il deviendra correspondant du journal à Paris. Il contribuera également au lancement de deux périodiques, La Lyre et L’œil en coulisse dans lesquels ses potins feront les délices des lecteurs2.

Des débuts de l’hebdomadaire en 1939 jusqu’à son décès, Henri Letondal collaborera à Radiomonde. En plus de signer de son vrai nom des articles plus sérieux, dont des chroniques sur Hollywood, il utilisera différents pseudonymes : l’Ouvreuse, les Trois X, Côté cour et côté jardin. On parle de lui comme d’un collaborateur « toujours plein d’esprit et de gaité. »2 À partir de l’automne 1941, il rédige une chronique retraçant l’histoire du théâtre français au Canada. Il recense plus de 400 pièces depuis le Théâtre de Neptune créée en 1606 à Port-Royal4.

Théâtre

Dans un article publié à chaud dans Radiomonde quelques heures après l’annonce de la mort de Letondal2, la mémoire du journaliste semble lui jouer des tours lorsqu’il affirme qu’en 1932 Letondal devient directeur artistique et gérant général adjoint de l’Académie canadienne d’art dramatique, fondée par Fred Barry et Albert Duquesne. En réalité c’est la troupe de théâtre Barry-Duquesne que fondent les deux acteurs en 1930. Letondal prend la direction du Stella à la quatrième saison. À ce moment là la salle prendra le nom d’Académie canadienne d’art dramatique. Letondal en devient le directeur artistique.

En 1932, il fonde l’École du spectacle avec Laurette Larocque-Auger, qui sera mieux connue sous le pseudonyme de Jean Desprez. Dans une lettre à cette dernière, citée dans Radiomonde5, Henri Letondal relate cette aventure : « Cette École du spectacle faisait partie de notre grand projet : l’Académie canadienne d’art dramatique (…) et qui, si j’en crois les échos des spectacles du Théâtre du Nouveau Monde qui me parviennent via Radiomonde, est la même chose que nous avions rêvée.

L’Académie canadienne d’art dramatique a vécu un an au Stella. Nous avions des matinées classiques le mercredi (…) [L]a causerie était suivie d’un récital, d’une pièce en un acte ou de poèmes. (…) Et vous avez formé, en peu de temps, de jeunes artistes qui ont percé, depuis, et qui nous doivent leurs premiers succès. Il y avait une troupe qui jouait une pièce nouvelle, chaque semaine (…) [E]n 1932 il n’y avait pas tant de programmes de radio, sauf les nôtres (…)

Quel dommage que nous ayions dû abandonner l’Académie d’art dramatique pour $100 de charbon, une facture qui n’avait pas été payée ! Vous vous en rappelez ?

Le théâtre français au Canada sera-t-il toujours éteint pour une question de chauffage ? »

En 1934, il quitte le Stella pour l’Arcade, qu’il dirigera pendant 4 saisons, jouant aussi des rôles à l’occasion. Il sera metteur en scène de la plupart des pièces d’Yvette Gouin2.

Radio

De 1929 à 1938, Letondal co-animera avec Juliette Béliveau, L’Heure provinciale. Cette émission éducative, commanditée par le gouvernement du Québec, est consacrée à l’éducation populaire et à la promotion des musiciens et compositeurs québécois. Édouard Montpetit en assumera la direction scientifique et Letondal la direction musicale et théâtrale. Pierre Pagé consacre de nombreuses pages à cette émission dans son Histoire de la radio au Québec6.

En 1939, il devient le directeur musical de CKAC tout en écrivant 3 sketches et une revue par semaine7. Le journaliste, qui signe Le Numéro 30, affirme que c’est Letondal qui a découvert Fridolin (Gratien Gélinas). Il signera plusieurs radioromans dont La famille Gauthier.

À l’automne 1941, Henri Letondal fait partie de la première mouture de ce qui allait devenir l’émission-phare de Radio-Canada pendant près de quatre décennies, Les Joyeux Troubadours. Letondal y interprète des chansons «gaies et fantaisistes.8.» Il est également scripteur de l’émission. L’émission était en ondes du lundi au vendredi à 11 h 30, juste avant les nouvelles de midi. En pleine guerre mondiale, ce détail nous fait mieux comprendre l’humour de la chanson thème qui commence ainsi : « Ne jamais croire toutes ces histoires, c’est comme ça qu’on est heureux, / Faire une sourire, quand tout chavire (…) »

En 1951, les auditeurs de CKAC pouvaient entendre Henri Letondal le vendredi à 19 h 30 à l’émission Hollywood vous parle 9

Hollywood

Durant l’été 1941, Henri Letondal est à Hollywood, avec Gratien Gélinas et Gérard Arthur, pour participer au spectacle international, radiodiffusée à travers l’Amérique du nord, L’Emprunt de la Victoire10.Ils étaient accompagnés par Charles Boyer, Annabella, Victor Francen, Janine Crispin, Dalio et Christiane Tourneur.

Après la guerre, Henri Letondal se jettera dans la cage aux lions et demeurera à Hollywood jusqu’à sa mort. Il n’obtiendra jamais de premier rôle mais il se quand même remarqué pour ses rôles de soutien dans plusieurs films dont : The Razor’s Edge (Le fil du rasoir, 1946), Madame Bovary (1949), Antique Dealer (La grande horloge, 1948) and The Gambler from Natchez (1954). Une filmographie détaillée se trouve sur le site IMDb. En 1947, il fait un séjour à Montréal pour collaborer au film La Forteresse.

À Hollywood, en plus de son métier d’acteur, il fut secrétaire de la Foreign Press et détenait une chaire d’enseignement du français2.

Il reviendra brièvement à Montréal en 1953, après une absence de 7 ans, pour assister à l’ordination sacerdotale de son fils Jacques chez les Dominicains, le 22 août11.

Son décès

Henri Letondal décédera à Hollywood après une intervention chirurgicale rendue nécessaire à la suite d’une hémorragie cérébrale qui provoqua une paralysie générale. Il avait 53 ans2. Il est inhumé au San Fernando Mission Cimetery3.

Soulignons en terminant d’autres réalisations de cet homme bouillonnant d’activité : Il a été secrétaire de France-Film, il est aussi considéré comme un des fondateurs de la Société des Concerts Symphoniques de Montréal en 1934 avec Wilfrid Pelletier et Antonia Nantel – épouse d’Athanase David, mère du cardiologue Paul David et grand-mère de Françoise David de Québec Solidaire et d’Hélène David, ministre libérale – qui allait devenir en 1953 l’Orchestre symphonique de Montréal. Il fondera en 1930 un cabaret culturel rue Saint-Denis, le Matou botté, le premier cabaret de type parisien à Montréal1.

Pierre Pagé1 mentionne qu’il a écrit plus de 200 pièces de théâtre, la plupart introuvables aujourd’hui. Il décrit sa langue comme « caractérisée par sa correction, sa souplesse et la vivacité de son allure.» Quelle partie de son œuvre mériterait de passer à la postérité ? La question reste ouverte.

Quoi qu’il en soit, par son énergie, sa créativité et sa passion, Henri Letondal peut à juste titre être considéré comme un des artisans de l’identité culturelle québécoise moderne et ce, bien avant la Révolution tranquille.

Notes

Photo : Henri Letondal, La Presse, 16 février 1955.

1-      Pierre Pagé, Le comique et l’humour à la radio québécoise, Vol. 2, Fides, 1976, p.12 & suiv.

2-      Radiomonde, 19 février 1955.

3-      Le Devoir, 17 février 1955.

4-      Radiomonde, le 13 septembre 1941.

5-      Radiomonde, 17 avril 1954.

6-      Pierre Pagé,Histoire de la radio au Québec, Fides, 2007 (voir l’index des noms).

7-      Radiomonde, le 1er février 1939.

8-      Radiomonde, le 15 novembre 1941.

9-      Radiomonde, le 6 octobre 1951.

10-   Radiomonde, 5 juillet 1941.

11-   Radiomonde, 22 août 1953.

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