France Cantin : Le point de vue de l’agente

France Cantin est agente d’artistes. Elle a notamment été l’agente de Zïlon et elle dirige aujourd’hui la galerie TD, à l’Astral du Quartier des Spectacles.  Tout d’abord artiste, elle a ensuite œuvré dans le domaine de la vente lorsqu’elle a eu ses enfants. En 2009, les enfants étant grands, elle a voulu combiner sa prédilection pour les arts et son expérience en vente. Elle a donc complété un cours d’agente d’artiste à l’École du Show Business. Nous l’avons rencontrée dans le cadre de notre enquête sur les arts visuels.

BAZ : Pensez-vous que la situation générale des artistes en arts visuels au Québec s’est améliorée au cours des dernières années ?

F.C. : Je te dirais qu’elle s’est améliorée à certains égards. Les artistes, surtout la nouvelle génération, sont de plus en plus impliqués dans leur carrière. Ils sont moins à la merci des galeries, ou de quelqu’un qui devrait venir les sauver ! Mais le marché est très difficile. On ne valorise pas assez l’art. Les gens sont intimidés par l’art visuel. N’importe qui va écouter de la musique classique, même s’il ne comprend pas. Il devrait en être ainsi pour les arts visuels. Le marché est en pleine transformation, les galeries tardent à emboiter le pas, à changer leur rôle. Elles restent de simples magasins. Ce n’est pas le cas de toutes, certaines accueillent le client de très bonne manière. Pourtant, l’art est une valeur sûre pour un investissement. C’est ainsi pour les artistes établis, mais c’est plus difficile pour les artistes émergents.

BAZ : Pensez-vous que les arts visuels occupent plus de place dans les médias qu’il y a quelques années ?

F.C. : Beaucoup moins. Il y a beaucoup de coupures dans les médias principaux. Comme les budgets sont moins gros, on va vers ce qui touche un plus grand public. Et les gens qu’on connait déjà, c’est ce qui fait vendre la copie ! Tout ce qui est nouveau est un peu laissé pour compte. Même pour un artiste comme Zïlon, c’est difficile. À la galerie TD, nous avons une équipe de presse, heureusement. Mais ça reste difficile, ça prend des contacts. La Presse et ARTV viennent à nos vernissages, mais c’est parce que nous avons une grosse machine de presse. Et comme il n’y a que peu d’intérêt de la part du public général pour les arts visuels, il n’y pas trop de couverture. Pourtant, on a besoin d’art.

BAZ : Êtes-vous membre du Regroupement des Artistes en Arts Visuel (RAAV) ?

F.C. : Oui. Je suis membre associé. Depuis plusieurs années. Pour moi c’est important. Le RAAV est plein d’imperfections mais c’est l’outil. Comme les comédiens ont l’UDA. C’est se prendre en charge, collectivement. Les artistes sont trop souvent nés pour un petit pain. J’entends parfois : «Je ne peux pas me défendre ».  Mais oui on peut se défendre. C’est certain qu’il n’y a pas de milliers de personnes pour gérer cet organisme, c’est souvent des anciens profs, des gens plus vieux. C’est peut-être un peu plus vieillot, mais c’est nécessaire. Il y a toujours place à l’amélioration.

BAZ : Gagnez-vous mieux votre vie comme agente qu’il y a quelques années ? Quel est pourcentage de vos revenus votre métier d’agente représente-t-il ?

F.C. : Non. Gagnez ma vie comme agente, je suis loin de là. Comme agent, on suit les artistes. Je ne fais qu’un pourcentage de ce que l’artiste fait.  Pour le moment, je vis de mon métier de galeriste, ça représente 90 % de mes revenus. Comme agente, ça me coûte de l’argent. Je le fais par vocation. J’ai espoir d’arriver à quelque chose avec mes artistes. Je me dis parfois que je dois prendre plus d’artistes, mais c’est moins de temps pour chacun. Je repense en ce moment ma manière de faire.

BAZ : Que pensez-vous des encans bénéfice ?

F.C. : J’ai été des deux côtés ! J’ai travaillé avec des artistes et j’ai travaillé avec des encans, j’en ai même fait deux. Je pense que c’est important. En tant que citoyen, l’artiste peut avoir envie de donner. Mais il faut que ce soit bien fait. Il doit toujours y avoir un prix plancher, des reçus d’impôt — sinon, c’est considéré comme un revenu — le retour des œuvres non-vendues. Tout doit être écrit sur un contrat. Il ne faut pas donner n’importe comment et vérifier les encans à qui on donne.

BAZ : Que pensez-vous des reproductions en vente chez IKEA ?

F.C. : Ben ça c’est un manque d’éducation carrément. Si quelqu’un est prêt à mettre 200 $ sur une œuvre qui est dans tous les salons, il peut mettre 200 $ sur une œuvre d’un artiste émergent. Les gens pensent que c’est trop cher. Les gens ne savent pas ce qu’ils peuvent avoir pour leur argent. Et chez IKEA ils risquent d’acheter des œuvres qui ne rapporteront rien à l’artiste.

BAZ : Que pensez-vous des galeries locatives ?

F.C. : Je suis pour ça. Parce que, de plus en plus, les galeries ne font rien. Ils restent de simples magasins, ils ne proposent rien à l’extérieur. Si un artiste se charge de sa carrière, il peut faire ses propres expos, gérer sa liste de clients (ce qu’une galerie ne laissera jamais faire). Tu peux être maître d’œuvre de ta propre carrière.

BAZ : Croyez-vous que les médias sociaux sont bénéfiques pour les arts visuels ?

F.C. : Oui, parce que les médias traditionnels en parlent moins. C’est une alternative intéressante. Tu ne rejoindras jamais tout le monde par ce moyen, mais il y a un énorme potentiel. Tu peux développer des trucs, faire tirer des œuvres, établir un public. Tu peux dynamiser ça. C’est parfait pour un artiste qui veut diriger sa carrière.

BAZ : Comment voyez-vous la situation des artistes pour l’avenir ?

F.C. : Je vois l’artiste de plus en plus travailleur autonome en charge de sa carrière. Je vois l’artiste de moins en moins comme quelqu’un de passif. La voie c’est ça. Les jeunes ne veulent pas être aux mains de quelqu’un qui s’occupe d’eux. Il y a vraiment un changement sur le marché. Les galeries, même les grandes, sont dans le tumulte. Les nouvelles technologies changent la donne. Forums, catalogues et galeries en ligne, sites web. Il y a d’énormes possibilités. Je vois beaucoup d’intérêt des artistes qui me contactent pour mieux gérer leur propre carrière, et d’avoir les moyens de comprendre les règles. Et il y a aussi ici du travail à faire  sur le droit de suite… c’est une autre histoire. 

[Photo : Œuvre de © Diana Polizeno.]

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