Enquêtes Express

[NDLR : En complément de notre enquête sur les arts visuels, nous avons publiés quelques courts textes sur des sujets connexes. Ils sont rassemblés ici.]

Gagner sa pitance
Que font les artistes pour combler leurs revenus ?

À travers les réponses que nous avons reçues, certains artistes nous expliquent ce qu’ils doivent faire pour gagner leur vie, les revenus découlant de la vente de leurs œuvres n’étant pas suffisants.

Certains doivent prendre un emploi à temps partiel, d’autres ont une carrière et produisent à temps perdu. Mais la plupart du temps c’est avec des activités connexes à leur art que les artistes gagnent de quoi vivre.

« Je fais d’immenses murales sur commande », nous dit une artiste. « Je répare des statues et je restaure des tableaux », nous dit une autre. « Il y toujours les commandes d’œuvres », pour un troisième.

Parfois c’est l’enseignement. Les revenus ne sont toutefois pas les mêmes. Un répondant remarque : « Dans le passé j’enseignais et je dois avouer que mes revenus étaient beaucoup plus élevés que ceux reliés à la vente de toiles. »

Ajoutons aussi que pour d’autres c’est une spécialité : « Ma spécialité a été 15 ans les pochettes d’album rock. Mais les compagnies ont diminué leurs budgets alloués aux couvertures. »

[Photo : Œuvre de © Yan D. Soloh.]

Yan D Soloh

Éducation artistique
Un manque au Québec

Beaucoup de répondants de notre sondage déplorent le manque d’éducation en matière d’art et d’histoire de l’art au Québec, comparativement aux Européens, qui sont en contact plus étroits avec les arts. Les Américains aussi, qui achètent beaucoup leurs artistes locaux.

Il faut vraiment qu’une prise de conscience se fasse, nous dit un répondant. L’art n’est malheureusement pas pris au sérieux ; il y a un gros travail d’éducation à faire ; il faut changer les mentalités et acheter local, nous disent d’autres.  Il manque grandement d’éducation au niveau primaire et secondaire, un enseignement qualifié, tranche pour sa part un artiste.

« Je crois que le problème c’est notre retard de connaissance en matière de peinture au Québec. Je crois que si le Journal de Montréal parlait un peu plus souvent des artistes-peintres, au lieu de toujours parler de hockey, l’intérêt général des québécois face à l’art serait plus grand », affirme ce répondant, nous rappelant que les médias aussi jouent leur rôle.

Il est indéniable que plus les enfants sont habitués jeunes à connaître les œuvres d’art, plus ils auront de chances de devenir consommateurs d’art. C’est justement le but du projet Ma première galerie d’art du Festival International de Montréal en Arts (FIMA). Les enfants de 10 ans et moins peuvent s’y procurer une œuvre d’un artiste professionnel pour 10 dollars.

[Voir également l’article d’Elizabeth Pouliot.]

[Photo : Œuvre de © Jaber Lutfi.]

jaberlutfi

Les encans bénéfice

Très souvent dans une année, les artistes sont sollicités pour donner des œuvres à des encans bénéfice pour maintes causes. Très souvent, l’artiste ne retire aucun pourcentage de la vente. Parfois même, il n’y a pas reçu de charité. Toujours on lui fait miroiter de la « visibilité ». Qu’en est-il selon notre sondage ?

Si nous demandons à l’artiste peintre Jean Chaîney, il nous dit qu’il a « longtemps donné plusieurs tableaux par année ». Cependant, à force de voir les toiles partir pour des prix dérisoires — ce qui peut nuire à la cote d’un artiste — il s’est résigné. « Je n’en donne maintenant qu’une seule par année. »

« Le problème, c’est que les collectionneurs attendent les encans bénéfice, puisqu’ils savent qu’ils auront les toiles pour une fraction du prix », ajoute l’artiste.

Nous avons reçu d’intéressants commentaires sur le sujet via notre sondage, bien que nous n’avions pas directement posé cette question : « Il y a beaucoup d’encans ou organismes de charité qui demandent aux artistes déjà pas très riches de faire des dons d’œuvres ou d’en réduire le prix pour aider une bonne cause. Cela a souvent l’effet de déprécier la valeur du travail de l’artiste. Sans jamais de retour d’ascenseur. »  

Rappelons que l’encan ARTSIDA organisé par l’ACCM, dont les profits servent à financer les programmes du AIDS Community Care Montréal — organisme venant en aide aux personnes séropositives —, n’est pas revenu à la charge en 2014. L’événement était pourtant bien couru. L’encan de 2013  a eu lieu au Musée d’Art Contemporain de Montréal. On y trouvait, entre autres : Zilon, Winston McQuade, Evergon, Daniel Barkley, Yvon Goulet. « Certaines œuvres partaient pour de modiques sommes, c’est décourageant pour l’organisation », nous dit l’agente France Cantin [voir notre entrevue], qui était membre de l’équipe ARTSIDA en 2013. L’ACCM travaille toutefois pour que l’encan ait de nouveau lieu en 2015.

[Photo : Œuvre de © Ian Gamache.]

Ian Gamache

Symposiums en région

Les symposiums sont multiples et couvrent des régions en dehors des grands centres. Pensons au symposium d’Art Contemporain de Baie St-Paul. Mais ce n’est pas toujours facile pour un artiste d’y participer. Voici quelques-uns des commentaires qu’on nous a fait parvenir. Le sujet n’était pas abordé dans nos questions.  

« Les expositions dans ma régions sont restreintes. » C’est à ce genre de lacune que les symposiums en régions sont sensés répondre. Mais c’est parfois difficile de joindre les deux bouts si les ventes ne sont pas au rendez-vous.

« À travers la province, il y a des symposiums, mais vous devez payer, pour le matériel, pour la publicité, pour l’espace. Ça revient cher », souligne un participant.

« Je trouve que pour exposer nos œuvres lors d’expositions ou de symposiums, les coûts sont si élevés ! En plus, il faut considérer les déplacements, la nourriture, le logis. Si on ne vend rien, ça devient très couteux », déplore une autre personne.

[Photo : Œuvre de © Mathieu Laca.]

Mathieu Laca - autoportrait

Les universités : un monde parallèle

Dans les réponses que nous avons reçues, quelques commentaires sur le milieu artistique universitaire sont apparus. Commentaires qui témoignent d’une réalité particulière.

« Comme en littérature et en musique, il y a les arts visuels d’universitaires (bien couverts par la critique et présents dans les médias spécialisés) qui se développent dans un corridor propre à eux, avec centres d’art, galeries subventionnées, musées, etc. Et il y a la peinture qui se vend via des marchands d’art. Il y a donc deux corridors et ces deux mondes ne se parlent pas ».

« Les universités produisent des artistes à la pelle, sans restrictions. Des jeunes sortis de l’école sont absorbés par le système et mis à la poubelle rapidement », nous dit un répondant.

« Ce que je trouve dommage c’est que ceux qui ont le contrôle, comme les directeurs de musée, sont en général des intellectuels, pas des artistes. Ils font des sélections sur le ‘’discours de l’œuvre’’, non pas sur la qualité artistique. Un intellectuel doit comprendre par le cerveau, alors que l’art doit se comprendre par les émotions. Les intellectuels ont réussi à instaurer une étique artistique en fonction de l’idée », avons-nous également reçu comme commentaire.

Certains artistes pensent aussi que ça occupe un marché auquel ils ne peuvent pas accéder, comme celui-ci : « Les meilleurs appels de dossiers sont toujours pour les mêmes artistes qui font partie d’une clique. » Un autre d’ajouter : « Quand on ne fait pas partie d’un réseau, c’est très difficile de vendre. »

[Photo : Œuvre de © Jean Chaîney.]

Jean Chaîney