Cinéma : Deux grands disparus

À quelques jours d’intervalle disparaissaient deux piliers du cinéma québécois. Arthur Lamothe, 84 ans, a été suivi par Michel Brault, 85 ans, trois jours plus tard. Ces deux témoins essentiels de leur génération nous ont laissé une œuvre remarquable.

Arthur LamotheArthur Lamothe (7 décembre 1928, Saint-Mont, France) – 18 septembre 2013, Montréal) est un réalisateur, produc-teur, scénariste et monteur. Il émigre au Canada en 1953. Son premier film, Bûcherons de la Manouane, docu-mentaire sur la vie dans les chantiers, date de 1962. Bientôt, il quitte l’ONF pour fonder sa propre compagnie de production et réalise un long métrage de fiction, Poussière sur la ville (1965), qui n’est pas un chef d’œuvre. Il revient au documentaire et intègre son travail dans une perspective sociale. En 1970, il réalise pour la CSN un long métrage sur les conditions de travail des ouvriers de la construction, Le Mépris n’aura qu’un temps, qui  s’inscrit dans l’approche sociale qui le caractérisera. Dès lors on peut le qualifier de cinéaste militant qui produira plusieurs films indépendants aux propos politiques. Il entame, en 1973, une série amérindienne sur la culture montagnaise, la première de notre histoire à adopter le point de vue autochtone. En 1992, il présente La Conquête de l’Amérique I et La Conquête de l’Amérique II dont le tournage initial remontait à 1977 et qui retrace l’histoire de l’Amérique du point de vue amérindien.

Biographie : l’Encyclopédie canadienne.

Films d’Arthur Lamothe disponibles en ligne

Bucherons de la Manouane (1962, 27 min. 46 s.) Court métrage documentaire, classique du cinéma direct, témoignant de la vie de 165 bûcherons isolés dans les forêts enneigées du Haut-Saint-Maurice.

La conquête de l’Amérique I (1992, 76 min. 13 s.) Ce documentaire raconte le pillage des ressources tel que vécu par les Amérindiens Montagnais de la Côte-Nord. Ils réclament la reconnaissance de leur droit inhérent à l’autonomie politique et administrative, soutenus par l’anthropologue Rémi Savard, qui expose ses thèses historiques et juridiques.

La conquête de l’Amérique II (1992, 69 min. 45 s.) Ce documentaire suit un groupe d’Amérindiens dans la reconquête juridique de leurs rivières à saumon face aux clubs privés et pourvoiries. Nous les suivons, de portage en portage, sur la magnifique rivière Natashquan, jusqu’à un endroit sacré au pied d’une chute, où il reconstituent des moments importants de la vie d’antan à l’intérieur des terres.

La collection Arthur Lamothe de Bibliothèque et archives nationales du Québec.

Michel BraultAvec plus de 200 productions cinématographiques à son actif, Michel Brault (25 juin 1928, Montréal – 21 septembre 2013, Toronto) a été directeur de la photo-graphie, cadreur, réalisateur et producteur. Sans doute l’un des plus important cinéastes québécois, il est aussi un pionnier du cinéma direct, le premier à faire une esthétique de la caméra à l’épaule, pratique aujourd’hui incontournable.

Michel Brault s’est découvert une passion pour l’image dès l’adolescence. Après un stage de trois mois à l’Office national du film (ONF), à l’été 1950, il gagne sa vie comme photographe professionnel pendant quelques années. En 1956, il entre à l’ONF où il tourne Les raquetteurs (1958) dont la projection à Santa Barbara, en Californie, lui permettra de rencontrer l’ethnologue et réalisateur Jean Rouch, qui l’invitera à travailler avec lui, en 1960, à la réalisation du film Chronique d’un été. Il participe ainsi à la naissance du cinéma-vérité, qui marquera d’une manière indélébile le documentaire québécois.

À son retour d’Europe, il réalise, en collaboration avec Pierre Perrault, Pour la suite du monde (1963) et L’Acadie, l’Acadie ?!? (1971), œuvres magistrales sur le plan cinématographique et sociologique. Comme directeur de la photographie, il a à son crédit Mon oncle Antoine (1971) et Kamouraska (1973), de son ami Claude Jutra, Mourir à tue-tête (1979) d’Anne Claire Poirier ou  Les bons débarras (1980), de Francis Mankiewicz et de nombreux autres. Quand je serai parti… vous vivrez encore (1999) est son dernier film.

Biographies de Michel Brault sur wikipédia, Ordre national du Québec.

Films de Michel Brault

L’Acadie, l’Acadie ?!? (réalisé avec Pierre Perreault, 1971, 177 min. 59 s.) Long métrage documentaire tourné dans les coulisses de l’action à l’Université de Moncton (Nouveau-Brunswick), théâtre du réveil acadien de la fin des années 1960. Dans une province où 40 pour cent des gens s’expriment en français, le film témoigne de la détermination des étudiants, qui s’étendra à une majorité d’Acadiens, après des siècles de défaitisme et de résignation.

Éloge du chiac (1969, 27 min. 15 s.) Documentaire réalisé sous forme de conversations entre une jeune institutrice dans une école française de Moncton et ses élèves, ce film montre les difficultés des francophones pour sauvegarder leur langue dans une société où l’anglais prime partout depuis longtemps.

Le temps perdu (1964, 27 min. 8 s.) Court métrage documentaire sur les conversations philosophiques d’un groupe d’adolescents. Une adolescente de 16 ans se rappelle les derniers moments de ses vacances d’été passés avec ses camarades et amis dans la région des Laurentides, au nord de Montréal. Leurs discussions portent sur divers sujets existentiels comme la vie, la mort, l’amour, Dieu. Tourné à la manière du cinéma direct, à partir d’un scénario laissant aux adolescents la possibilité d’improviser et de s’exprimer, ce film cherche à atteindre ces jeunes.

Pour la suite du monde (réalisé avec Pierre Perreault, 1962, 105 min. 22 s.) Documentaire poétique et ethnographique sur la vie des habitants de l’Isle-aux-Coudres rendue d’abord par une langue, verte et dure, toujours éloquente, puis par la légendaire pêche au marsouin, travail en mer gouverné par la lune et les marées. Un véritable chef-d’oeuvre du cinéma direct. Ce fut le premier film canadien à être présenté au Festival de Cannes en 1963.

On peut déplorer que son film Les Ordres (1974) ne soit pas disponible en ligne. En octobre 1970, suite aux revendications et actes terroristes du Front de libération du Québec (FLQ), le gouvernement canadien adopte la Loi des mesures de guerre pour rétablir la loi et l’ordre. Cette mesure mènera à l’arrestation arbitraire d’environ 500 personnes, contre lesquelles aucune accusation ne sera portée. Le film suit cinq personnages fictifs durant cet épisode de l’histoire québécoise. Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1975. Voir l’article sur érudit.org.