Sainte-Marie – Saint-Jacques et le gerrymandering

Qu’ont en commun un gouverneur du Massachussetts et la circonscription électorale provinciale de Sainte-Marie – Saint-Jacques ?

Évidemment, de temps à autre, il faut bien redécouper la carte électorale afin de rendre compte de la mobilité et de la croissance de la population. Il est tout aussi évident que ce redécoupage doit nécessairement tenir compte de facteurs historiques plus subjectifs, surtout dans un pays aussi vaste que le nôtre où l’écoumène est parfois interrompu par des dizaines voire des centaines de kilomètres sans concentration de population. L’exemple le plus frappant de ce principe au Québec est les Îles-de-la-Madeleine, seul au large de la Gaspésie avec son comté spécifique et inviolable. Ce redécoupage peut s’avérer un jeu dangereux pour la représentation démocratique non seulement égale, mais bien et surtout équitable.

Voilà qu’un terme presqu’uniquement connu des spécialistes en science politique fait surface au Québec dans le débat entourant l’annihilation du comté de Sainte-Marie – Saint-Jacques dans le Centre-Sud de la Métropole : le gerrymandering. Il n’est pas inutile de faire un petit rappel historique afin de mieux comprendre les défis  auxquels sont confrontés les citoyen(ne)s de cette circonscription si unique du cœur de Montréal.

Contrairement à ce que l’on entend parfois, le terme de gerrymandering ne vient pas de Gerry Mander mais plutôt d’une contraction entre Gerry et salamandre en anglais, salamander, que l’on conjugue pour représenter la manipulation des limites des circonscriptions électorales afin de garantir un résultat avantageux au scrutin. En étudiant les résultats électoraux par section de vote, on peut déterminer les concentrations de vote d’un côté ou de l’autre et mieux prédire le résultat d’un scrutin ultérieur, favorisant évidemment un parti ou une option au détriment de l’autre. La manipulation la plus fréquente est le morcelage d’un territoire afin d’y concentrer les électeurs d’une même option dans une même circonscription.

Eldridge Gerry (1744-1814) n’a pas été longtemps gouverneur de son État et ironiquement c’est justement l’opposition à sa loi créative de redécoupage des circonscriptions du sénat du Commonweath of Massachussetts Bay qui l’a fait perdre son poste. C’est une image satirique représentant la circonscription la plus douteuse comme une salamandre qui a fait de cet homme politique américain une légende et créer la bête mythologique nommée Gerry Mander.

Pour se prémunir de ce genre de manipulation des frontières des comtés par les politiciens en poste, le Québec s’est doté en 1979 de la Commission de la représentation électorale. Elle est présidée par le Directeur général des Élections (DGE) du Québec et y siège également deux autres électeurs (n’y siège présentement aucune femme!) nommé par l’Assemblée nationale, tout comme le DGE. En principe, les décisions y sont prises en toute neutralité et impartialité.

Le redécoupage électoral de 125 circonscriptions électorales est évidemment un jeu très dangereux et les possibilités de mécontentement sont potentiellement infinies. Mais dans le cas qui nous concerne ici, le redécoupage des circonscriptions du centre-ville de Montréal pour en retrancher une ressemble étrangement à du gerrymandering, fort probablement involontaire. Surtout que l’observation des données démographiques montre hors de tout doute que depuis plus d’une décennie  la population du centre-ville de Montréal est en forte croissance après plusieurs décennies de décroissance. Il suffit d’y habiter pour s’en rendre compte. Il se pourrait donc que la tempête provoquée par le présent redécoupage soit vaine et appelée à se renouveler dans l’avenir…

Le comté de Sainte-Marie – Saint-Jacques dans sa forme plus ou moins actuelle existe depuis près de quarante ans et recèle des spécificités qui lui sont propres et dont au moins une lui est carrément unique.

Premièrement, c’est un comté à forte majorité francophone dans une île où le fait français ne cesse de régresser, et ce malgré une portion toujours plus importante de nouveaux arrivants aux origines très diverses. En plus du Quartier chinois, on peut maintenant y identifier des secteurs où Maghrébins et Vietnamiens, parmi d’autres, sont fortement représentés et qui pourrait en quelque sorte constituer une seconde particularité. Une troisième particularité concerne le profil socio-économique de ses habitants qui se situe sous la moyenne provinciale à tous les niveaux (revenu disponible et espérance de vie, entre autres). C’est donc un territoire où les défis sont grands et où le secteur et les initiatives communautaires occupent une place primordiale dans le développement socio-économique local.

Enfin, reste cette particularité unique à Sainte-Marie – Saint-Jacques. C’est le comté du Village gai de Montréal, depuis longtemps mondialement réputé tout juste derrière ceux de San-Francisco et New-York. Depuis plus de trente ans, la communauté gaie est au centre de ce secteur du centre-ville de Montréal tout comme de toutes les luttes pour la reconnaissance de leurs droits aux niveaux provincial, fédéral et même international. Le poids démographique de la communauté gaie dans Sainte-Marie – Saint-Jacques lui a permis d’avoir un porte-voix à l’Assemblée nationale et cela a contribué de manière déterminante à la progression de la reconnaissance de leurs droits légitimes depuis les années quatre-vingt. Pensons à la première étape de la Loi sur l’Union civile à l’époque où le comté était représenté par André Boulerice de 1985 à 2005.

Les raisons de maintenir le comté de Sainte-Marie – Saint-Jacques sont donc nombreuses et légitimes. Souhaitons que ces messieurs qui siègent à la Commission de la représentation électorale du Québec sachent les entendre et déposent un troisième rapport comme la loi leur permet, qui maintiendra dans sa quasi intégralité la circonscription électorale provinciale de Sainte-Marie – Saint-Jacques tout autant que les spécificités uniques qu’elles renferment; prouvant par le fait même que la voix de la population de celle-ci porte au moins autant que celles des citoyen(ne)s d’Outremont et Mont-Royal.

Stéphan Bujold, politologue
Président de la Fédération acadienne du Québec

Références

Bradley, David, Who was Gerry Mander ?, 2014.

Lunday, Brian J., « A metric to identify gerrymandering », International Journal of Society Systems Science, 6 (3), 2014: 285-304.

Wikipedia, Eldridge Gerry.

Wikipedia, Gerrymandering.

Site du Directeur général des élections du Québec.

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