Adieu et merci Madiba

mandelaStéphan Bujold
Collaboration spéciale

Depuis jeudi dernier, l’Afrique chante et danse, scandant Madiba, l’un des surnoms de Mandela. Effectivement, en Afrique on ne pleure pas les morts, on les fête! Et pour Mandela, c’est tout un continent qui fête tandis que le reste du Monde est en deuil de l’homme sûrement le plus important, le plus connu et reconnu de la seconde moitié du XXe siècle.

Né Rolihlahla Mandela, le 18 juillet 1918 à Mvezo, un village xhosa du clan Madiba, il fut le premier enfant à fréquenter l’école des Blancs où on le prénomma Nelson, ses instituteurs jugeant sans doute ridicule son véritable prénom. On voit déjà ce qui conduisit en 1998 ce grand homme à condamner le sort réservé aux autochtones du Canada, malgré l’appui reçu du gouvernement canadien surtout sous Brian Mulroney dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Son éducation n’est pas sans rappeler celle que l’on donnait dans les tristement célèbres pensionnats autochtones du Canada : il fallait acculturer, briser les élèves pour en faire des bons citoyens.

Mais au Canada comme en Afrique du Sud, il était inutile de se blanchir, car il n’y avait pas de place dans les officines du pouvoir pour les non-blancs, ce qu’avait compris Gandhi, ce que comprit Mandela malgré son diplôme de droit en poche. Mais contrairement aux autochtones du Canada et grâce justement à Mandela, les Africains ont conquis le pouvoir en Afrique du Sud. Les autochtones d’Amérique du Nord ont été décimés par trois siècles de colonisation européenne intensive. Les Africains ont résisté tant bien que mal à une colonisation plus tardive, surtout au XIXe siècle, et malgré l’esclavagisme et d’autres tentatives génocidaires, ils sont toujours restés beaucoup plus nombreux que les colonisateurs. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne reconquièrent leur continent…

Gandhi aussi était avocat et partisan de la non-violence pour conquérir l’égalité des droits en Afrique du Sud puis la libération des Indes du joug britannique. Et Mandela aussi fut longtemps partisan de la non-violence, inspiré qu’il était par le personnage politique universel le plus important de la première moitié du XXe siècle. Il n’est sans doute pas inutile de rappeler comment il se fait que Gandhi fût un peu sud-africain.

Les Européens en Afrique noire

L’Afrique du Sud est la plus ancienne colonie européenne d’Afrique subsaharienne. Au même moment où Français, Anglais et Néerlandais déferlait sur l’Amérique du Nord, ces derniers s’installaient également au Cap de Bonne-Espérance à l’extrémité sud de l’Afrique sur la route des Indes et de l’Extrême-Orient. Les Hollandais étaient de grands navigateurs qui furent juste après les Portugais, les premiers Européens à rejoindre le Pacifique par la mer. Le Cap était un endroit parfait pour établir un port d’escale qui devint rapidement une colonie hollandaise.

Un siècle et demi plus tard, en 1806 dans le contexte des guerres napoléoniennes en Europe et de l’occupation des Pays-Bas par les Français, les Hollandais abandonnèrent à leurs alliés anglais leur colonie africaine. Les Afrikaners s’étaient soulevés contre les autorités coloniales et ils se retrouvèrent britanniques à leur corps défendant, un peu comme les Canadiens devenus depuis les Québécois après la Conquête de 1760. Comme ces derniers, ils résistèrent à l’anglicisation en se repliant sur leur culture unique, celle du seul peuple blanc d’Afrique noire, gagnant l’arrière-pays, les provinces actuelles du Natal, du Transvaal et de l’État libre d’Orange qui sont aussi le cœur économique de la République sud-africaine actuelle.

C’est dans le contexte de la colonisation britannique que les Indiens firent leur apparition en Afrique du Sud. Les Africains, comme les autochtones d’Amérique du Nord d’ailleurs, étaient jugés par le colonisateur britannique « unfit for work ». Et du travail, il y en avait beaucoup : dans les chantiers de chemin de fer et dans les mines, d’or et de diamants principalement. Les Indiens étaient jugés comme d’excellents travailleurs, suffisamment servile et de plus frugal, la plupart ne mangeant même pas de viande ! Laissant ainsi des profits mirobolants aux grandes entreprises britanniques. Profits qui seront déterminants dans le choix des administrations britanniques et américaines de ne pas trop condamner l’apartheid jusqu’à la fin des années quatre-vingt.

La lutte contre l’apartheid

C’est justement à la lutte contre le système inique de l’apartheid que Mandela a consacré sa vie et la raison pour laquelle il a passé 27 ans en prison. À l’époque à laquelle Gandhi était en Afrique du Sud, l’apartheid n’existait pas encore, mais la ségrégation entre les trois principales communautés au profit des Blancs avait déjà cours. Grâce à une campagne de résistance non violente, il parvint à faire octroyer des droits aux Africains et aux Indiens sans toutefois que l’on puisse parler d’égalité. Le jeune avocat Mandela admirait Gandhi et sa stratégie qui conduisit à l’indépendance de l’Inde sans véritablement de violence — elle viendra plus tard. Il rejoignit l’ANC (African National Congress, le parti de Gandhi s’appelait aussi le Congrès) pour s’opposer aux mesures législatives de plus en plus ségrégationnistes mises de l’avant par le Parti national dominé par la minorité blanche afrikaner sous la direction de Malan depuis sa victoire en 1948.

Sans entrer dans les détails d’un système extrêmement complexe et subtil, l’apartheid postulent que les communautés d’Afrique du Sud ne peuvent se développer et s’épanouir qu’étanchement séparées les unes des autres. Tous les droits sont retirés aux Noirs, aux Métis et aux Indiens dans les provinces blanches et on crée des réserves désignées Banthoustan auxquelles sont confinés les Noirs et à l’intérieur desquelles ils sont censés s’épanouir politiquement et se développer économiquement, tandis que les Indiens et les Métis se voient reconnaître certains droits à l’intérieur des institutions contrôlées par la minorité blanche. Il faut rappeler que les Noirs constituaient alors et constituent toujours entre 80 et 90 % de la population d’Afrique du Sud. En fait, les Blancs craignaient de se voir retirer le pouvoir sur le gouvernement dans une vraie démocratie où ils se seraient trouvés en situation extrêmement minoritaire.

Radicalisation de la lutte contre l’apartheid

À la suite du massacre de Sharpeville, survenu le 21 mars 1960, qui fit 69 victimes parmi les manifestants pacifistes, l’ANC et Mandela se radicalisent et abandonnent la résistance pacifique pour la lutte armée. En plus des profits miniers, voici que le gouvernement raciste blanc peut évoquer le péril communiste pour solliciter l’appui des puissances occidentales, surtout britannique et américaine, ou à tout le moins leur désintéressement, leur neutralité. En 1962, Mandela est arrêté puis condamné à la réclusion à perpétuité, notamment pour terrorisme. Il y restera 27 ans…

Il sera relâché en 1990, après avoir refusé plusieurs fois d’être libéré sous condition de garder la paix et de ne plus militer pour la fin de la ségrégation raciale. La pression internationale était devenue intenable et le nouveau président sud-africain De Klerk entame des négociations avec Mandela pour démanteler le régime d’apartheid, ce qui leur valut conjointement le prix Nobel de la Paix en 1993. L’apartheid prit fin en 1994 par des élections au suffrage universel qui porteront au pouvoir Mandela et l’ANC.

Cinq ans plus tard, Mandela ne sollicitera pas un deuxième mandat, laissant la place aux plus jeunes. Au cours de son mandat il mit en place la Commission Vérité et Réconciliation qu’il confia à un autre prix Nobel de la Paix (1984), Desmond Tutu, archevêque anglican du Cap. Ce faisant, Mandela refusait la vengeance et le ressentiment, optant pour la réconciliation nationale de toutes les communautés maintenant unies dans la « Nation arc-en-ciel ». C’est là en soi une énorme réussite, un exploit même, car dans trop de pays africains et on peut comprendre pourquoi, la décolonisation a donné lieu à des massacres et des violences non seulement contre les Européens, mais même entre les communautés noires.

Comme on le voit, Mandela a beaucoup fait pour son pays et pour l’Afrique, de plus il fut un modèle pour les Occidentaux. Dans les années quatre-vingt, il était sûrement la personnalité la plus médiatisée en Occident. Sting et Johnny Klegg chantaient pour sa libération. À Montréal, tous les jeunes militaient plus ou moins pour sa libération ce qui contribua indéniablement à ce que le gouvernement conservateur de Brian Mulroney devienne le principal pourfendeur et dénonciateur de l’apartheid à l’échelle mondiale. Dès 1990, Mandela fit sa première visite officielle à Montréal où 30 000 personnes l’accueillirent derrière l’Hôtel de Ville sur le Champ-de-Mars.

J’étais de ces gens et je dois admettre que je ne l’ai jamais regretté. Non, Mandela ne m’a jamais fait regretter toute l’admiration, l’adoration que j’avais pour lui. Contrairement à d’autres personnalités adulées, le pouvoir ne l’a pas perverti. Il est resté fidèle à lui-même. Il n’a pas tenté de s’accrocher au pouvoir. Au contraire, il l’a cédé pour mettre tout son poids, son influence à lutter pour des causes populaires comme la lutte à la pauvreté des enfants, et moins populaires, surtout en Afrique, comme la défense et la promotion de l’égalité des droits des femmes, des personnes LGBT et de celles vivant avec le VIH. Mandela portait la plupart du temps le ruban rouge de la lutte contre le SIDA. Alors merci Mandela! Merci de n’avoir jamais trahi tes idéaux, ton peuple et tes admirateurs.

[Voir aussi l’article de Julien Massillon sur Mandela et les LGBT paru dans Yagg.]